Carnet de la drôle de guerre

Septembre-octobre 1939. 94 f., 15 x 10 cm
BNF, Manuscrits, fonds Sartre, f. 31 v°-32

Les Carnets de la drôle de guerre de Sartre sont à la fois un document historique de première main, un laboratoire philosophique et un chantier littéraire. Ils constituent l’un des lieux où l’on voit le plus clairement se nouer — presque en direct — les thèmes majeurs de l’existentialisme sartrien.

Les Carnets montrent Sartre mobilisé en 1939‑1940, observant la guerre immobile depuis l’Alsace, et transformant cette attente en une enquête sur lui-même, sur la liberté, sur la contingence et sur la fabrication d’un homme par l’Histoire. Ils sont à la fois journal de guerre, brouillon philosophique et atelier littéraire.

La période s’étend de septembre 1939 à mai 1940, entre la déclaration de guerre à l’Allemagne et l’offensive allemande. Sur le front français : immobilité, attente, sentiment d’absurdité. Les soldats sont mobilisés mais ne combattent pas. Sartre est affecté en Alsace, dans une zone calme, ce qui lui laisse un temps considérable pour lire, écrire, tenir un journal et réfléchir.

Le contexte est celui d’une France figée, anxieuse, où l’on attend un événement qui ne vient pas — ce qui nourrit chez Sartre une réflexion sur le temps suspendu, l’ennui, la contingence et la responsabilité.

Les Carnets sont un brouillon d’œuvre philosophique, un lieu où Sartre expérimente des méthodes et des concepts qu’il développera plus tard dans L’Être et le Néant et L’Idiot de la famille. Sartre se propose de se traiter comme un objet d’enquête : psychanalyse, phénoménologie, sociologie marxiste. Il veut voir ce que ces méthodes permettent de comprendre d’un homme « dans son intégralité ». C’est déjà la question centrale de son œuvre : comment saisir une existence dans sa totalité ?

La drôle de guerre, avec son immobilité, devient un terrain d’observation de la liberté en situation. L’homme est libre même dans l’ennui, même dans l’armée. La guerre révèle la contingence : rien n’a de raison d’être, tout pourrait être autrement. L’attente devient une expérience limite où l’on se découvre responsable de soi dans un monde sans justification.

Sartre observe ses camarades, les rumeurs, les conversations, les petites mythologies du quotidien militaire. Ces observations nourrissent sa réflexion sur : la mauvaise foi, les rôles sociaux, la fabrication des identités dans un groupe.

Les Carnets ne sont pas un texte littéraire achevé, mais un espace d’essai, un lieu où Sartre cherche sa voix. Il s'agit d’un journal de guerre, pas d’un journal intime. Il note : ses lectures, ses observations, ses réflexions philosophiques, des scènes de caserne, des portraits rapides.

Le style est vif, souvent ironique, parfois clinique. C’est un écrivain en état de veille, qui transforme tout en matériau. La prose est marquée par : la discontinuité, l’instantané, l’impression, la pensée en mouvement. On voit se former la manière sartrienne : phrases nettes, regard aigu, tension entre description et conceptualisation.

Les Carnets contiennent en germe : les analyses de la mauvaise foi, la réflexion sur la liberté, la question de l’engagement, les thèmes de La Nausée prolongés dans un contexte historique réel.

Les Carnets sont essentiels. Ils constituent un document unique où : l’histoire réelle (la drôle de guerre), la philosophie en train de se faire et la littérature en chantier se rencontrent dans un même geste.

On y voit Sartre avant Sartre, au moment où l’expérience brute du monde — l’ennui, la peur, l’attente, la camaraderie, la rumeur — devient matière à penser et à écrire.

 

Jean-Paul Sartre (1905-1985)
    Carnet de la drôle de guerre
       
        Septembre-octobre 1939. 94 f., 15 x 10 cm
        BNF, Manuscrits, fonds Sartre, f. 31 v°-32
       
Le "Journal de guerre I", premier des quinze carnets que Sartre écrivit durant sa mobilisation en Alsace, entre septembre 1939 et juin 1940 - dont six seulement ont été conservés - n'a rien d'un journal intime : il était destiné à être lu par Simone de Beauvoir, puis par leurs proches avant d'être publié. à la faveur de cette "drôle de guerre", Sartre s'interroge sur bien des sujets qu'il développera plus tard dans son œuvre : "Je me réfléchissais dans cette guerre qui se réfléchissait en moi et me réfléchissait son image. Le résultat est que j'écrivis d'abord sur la guerre et finalement sur moi. Elle devint une retraite."

 

 

Jean-Paul Sartre (1905-1985)
    Carnet de la drôle de guerre
       
        Septembre-octobre 1939. 94 f., 15 x 10 cm
        BNF, Manuscrits, fonds Sartre, f. 31 v°-32
       
Le "Journal de guerre I", premier des quinze carnets que Sartre écrivit durant sa mobilisation en Alsace, entre septembre 1939 et juin 1940 - dont six seulement ont été conservés - n'a rien d'un journal intime : il était destiné à être lu par Simone de Beauvoir, puis par leurs proches avant d'être publié. à la faveur de cette "drôle de guerre", Sartre s'interroge sur bien des sujets qu'il développera plus tard dans son œuvre : "Je me réfléchissais dans cette guerre qui se réfléchissait en moi et me réfléchissait son image. Le résultat est que j'écrivis d'abord sur la guerre et finalement sur moi. Elle devint une retraite."
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