« Il y a des moments où l’on ne sait plus si l’on avance ou si l’on s’efface. »

Aujourd’hui, j’ai senti en moi une fissure que je ne parviens pas à nommer.

Ce n’est pas la fatigue — elle, je la connais.

Ce n’est pas la peur — elle m’accompagne depuis le Niémen.

C’est autre chose, un glissement intérieur, comme si une partie de moi marchait encore tandis qu’une autre restait en arrière, assise sur une pierre, refusant de suivre.

La Russie n’est pas un pays.

C’est un espace qui vous traverse.

Elle entre par les yeux, par la peau, par le silence.

Elle vous vide doucement, sans violence, comme un fleuve qui ronge sa berge grain après grain.

Ce matin, en marchant, j’ai eu l’impression que mes pensées ne m’appartenaient plus.

Elles venaient de loin, de très loin, comme des voix étouffées derrière un mur.

Je me suis surpris à murmurer des mots que je ne connaissais pas.

Peut‑être des mots russes entendus sans y prêter attention.

Ou peut‑être des mots inventés par la fatigue.

À un moment, la colonne s’est arrêtée.

Je ne sais pas pourquoi.

Je me suis assis au pied d’un pin, et j’ai regardé mes mains.

Elles tremblaient légèrement.

J’ai pensé : ce sont les mains d’un autre.

Comme si la guerre m’avait déjà remplacé par un homme plus dur, plus vide, plus docile.

Le vent soufflait dans les branches.

Il faisait un bruit de mer lointaine.

J’ai fermé les yeux, et j’ai cru entendre des pas derrière moi.

Quand je les ai rouverts, il n’y avait personne.

Seulement la forêt, immobile, attentive.

Je crois que la solitude n’est pas l’absence des autres.

C’est la présence trop forte de soi-même.

Et ici, dans cette immensité, je me rencontre trop.

Ce soir, en écrivant, je sens que quelque chose en moi résiste encore.

Une petite flamme, fragile, obstinée.

Je ne sais pas si elle me sauvera ou si elle me brûlera.

Mais tant qu’elle existe, je ne suis pas tout à fait perdu.

 

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