Journal de Colette. Sur cette existence mal définie, Jeanne Buchanan répond à nos questions
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Entrons dans le vif du sujet. Jeanne pour commencer, Colette a-t-elle tenu ou non un journal ?
Le Journal de Colette n’existe pas comme un journal tenu quotidiennement, à la manière de celui d’Amiel ou de Gide. Ce que l’on appelle parfois « le journal de Colette » renvoie en réalité à un ensemble de textes diaristiques, chroniques et notations personnelles, publiés de façon éparse, puis rassemblés après sa mort — notamment dans le Journal intermittent (1949), qui constitue la seule tentative éditoriale explicite de constituer un « journal » de l’autrice.
Le Journal intermittent est un recueil de fragments autobiographiques écrits entre 1915 et 1941, publiés en 1949 dans un tirage confidentiel. Ce n’est pas un journal tenu au fil des jours, mais une mosaïque de chroniques, souvenirs, portraits, réflexions, qui révèle la Colette intime, observatrice du monde, de la nb nature, des mœurs et des êtres. Il occupe une place singulière dans son œuvre : celle d’un laboratoire de style et d’une chambre d’échos de sa vie intérieure.
Quand, comment, pourquoi Colette écrit-elle ces pages ?
Quand les textes couvrent une période allant de 1915 à 1941, soit la maturité de Colette, entre la Première Guerre mondiale, l’entre-deux-guerres et les débuts de l’Occupation. Ce ne sont pas des entrées datées mais des fragments autonomes : chroniques, contes, portraits, notes de voyage, observations du quotidien. Beaucoup étaient inédits avant leur publication en 1949.
Il n’y a pas eu de journal classique, car Colette n’a jamais eu la discipline d’un journal régulier. Elle écrit par impulsion, par sensibilité, pour saisir une odeur, une lumière, un geste, une scène de rue, un animal, un souvenir. Le Journal intermittent est donc un journal de sensations, un journal de l’instant, fidèle à sa manière d’habiter le monde.
Ce qui n’empêche pas ce recueil d'être d’une grande diversité, ce qui en fait sa richesse. On y trouve des chroniques de guerre (Paris sous les bombardements, rationnements, atmosphère morale), des portraits d’artistes et de figures contemporaines, des récits de voyage avec des descriptions de paysages, d’hôtels, de gares, des atmosphères. En fait, c’est avant tout le prétexte d’une observation du quotidien avec ses jardins, ses animaux, ses saisons, ses rues, ses conversations. Tout cela n'enrichit pas des réflexions sur la nature, l’amour, le vieillissement, la solitude.
Cette diversité donne une vision kaléidoscopique de Colette : la femme, l’écrivaine, la journaliste, la moraliste, la flâneuse.
Que représentait cet ouvrage pour l’écrivaine. Avait-il une importance pour Colette ?
Le Journal intermittent est essentiel pour comprendre sa manière de penser par touches, par sensations, par éclats. Il montre aussi sa liberté stylistique : elle y écrit sans contrainte de genre. Ces pages évoquent clairement son rapport au temps : elle note ce qui passe, ce qui disparaît, ce qui demeure. Comme son rapport à la nature : omniprésente, comme dans Sido ou Les Vrilles de la vigne. C’est un espace où elle peut être entièrement elle-même, sans intrigue, sans personnage, sans éditeur à satisfaire.
Quelle place tient-il dans son œuvre ?
Le Journal intermittent occupe une place marginale mais précieuse. Certes, il n’a pas la notoriété des grands romans (Chéri, La Vagabonde, Gigi), mais il est pourtant l’un des lieux les plus intimes de son écriture. Il prolonge la veine autobiographique de Sido et des Vrilles de la vigne, mais de manière plus libre, plus éclatée. Il montre Colette comme chroniqueuse, rôle qu’elle a tenu toute sa vie dans la presse. On peut le considérer comme un atelier, un carnet de bord, un laboratoire de style.
Ce Journal intermittent a-t-il connu une vie éditoriale ?
Il a été publié en 1949 par Le Fleuron, dans un tirage de 480 exemplaires sur vélin d’Arches. Puis il a eu une publication posthume, orchestrée par son mari Maurice Goudeket, qui assemble les textes. Mais c’est clair, longtemps confidentiel, cet ouvrage demeure réservé aux bibliophiles. Il y a des rééditions ponctuelles, mais jamais un succès massif : le livre reste un trésor discret de l’œuvre de Colette.
Y-a-t-il eu un lectorat du temps de Colette et qu’en est-il aujourd’hui ?
Colette est, dès les années 1920, une vedette littéraire, une figure de proue des lettres françaises. Son lectorat est large, bourgeois, féminin, cultivé. Mais le Journal intermittent, publié tardivement et en tirage limité, n’a pas touché le grand public. Il a été lu surtout par les bibliophiles, les critiques, les admirateurs fervents de Colette.
Aujourd’hui, le recueil reste méconnu, même parmi les lecteurs de Colette. Il intéresse surtout les universitaires, les amateurs de journaux d’écrivains, les lecteurs sensibles à la prose sensorielle. Il est redécouvert depuis quelques années comme un document précieux pour comprendre la Colette intime, la Colette moraliste, la Colette observatrice du monde.
Pourquoi ce Journal mérite-t-il d’être lu aujourd’hui ?
Parce qu’il offre une Colette sans masque, une écriture pure, libre, immédiate, un regard sur la France de 1915–1941, une célébration du monde par les sens, la nature, les détails, une manière unique de tenir un « journal » sans jamais en écrire un.