Le narcissique ne vit pas, il s'admire vivre. Le billet d’Irène Bertin
11 juin 2026/image%2F7219821%2F20260611%2Fob_06b73c_billet-bertin-050526.jpg)
On reconnaît le narcissique à ce léger tremblement du monde autour de lui : tout vacille, tout s’incline, tout se réorganise pour mieux refléter son visage. Il ne marche pas, il défile. Il ne parle pas, il se cite. Il ne vit pas, il s’admire vivre. On dirait qu’il s’est donné pour mission de vérifier chaque matin que le soleil se lève bien pour lui.
Il écoute les autres comme on écoute un bruit de fond : avec l’indulgence distraite de celui qui sait que rien d’important ne peut venir d’ailleurs que de lui-même. Quand il feint l’intérêt, c’est pour mieux attendre son tour de briller. Il n’a pas de conversation, seulement des surfaces où rebondir.
Le narcissique possède l’art rare de transformer toute situation en miroir. Qu’on lui parle d’un malheur, il raconte le sien, plus grand, plus noble, plus spectaculaire. Qu’on lui confie une joie, il oppose la sienne, plus éclatante, plus méritée. Il ne supporte pas qu’on souffre sans lui, qu’on réussisse sans lui, qu’on existe sans lui.
Il se croit profond parce qu’il se regarde longtemps. Il confond l’intensité de son reflet avec la densité de sa pensée. Il se persuade qu’il est sensible parce qu’il s’émeut de lui-même, généreux parce qu’il se donne en spectacle, lucide parce qu’il se contemple sans ciller. Il ne doute jamais : il s’admire trop pour se contredire.
Le narcissique aime les autres comme un décor : utiles pour la mise en scène, interchangeables pour le rôle. Il distribue compliments et mépris avec la même désinvolture, selon qu’on le sert ou qu’on l’éclipse. Il n’a pas d’amis, seulement des spectateurs ; pas d’intimes, seulement des témoins.
Et pourtant, derrière cette façade polie, il y a une inquiétude fébrile, une peur sourde que le monde cesse un jour de l’applaudir. Alors il redouble d’effets, de poses, de récits, comme un acteur qui craint que la salle ne se vide. Il vit dans la hantise de n’être qu’un homme parmi d’autres, ce qu’il considère comme la pire des humiliations.
Ainsi va le narcissique : perpétuellement occupé à se fabriquer une légende, trop absorbé par son propre éclat pour remarquer qu’il n’éblouit que lui-même.