Mathew, Mary, dans le Dictionnaire épris des diaristes (ébauche) de Serge Bénard
08 août 2026/image%2F7219821%2F20260808%2Fob_0dec0f_bco-77140999-fe3e-4460-9c57-bbf64af9a5.png)
Mary Mathew née en 1724 à Thurles Castle, dans le comté de Tipperary, en Irlande, est une diariste dont la vie, pourtant dépourvue d’événements spectaculaires, offre un témoignage rare sur l’existence quotidienne d’une femme aisée au XVIIIᵉ siècle. Son journal, tenu du 1ᵉʳ août 1772 au 31 juillet 1773, est un document d’une grande valeur historique précisément parce qu’il est essentiellement domestique. Les sources disponibles indiquent simplement qu’elle meurt en 1777, sans préciser le lieu exact de son décès.
Mary Mathew est la fille de Théobald Mathew, propriétaire terrien de Thurles Castle, dans le comté de Tipperary, et de sa troisième épouse, Catherine Nevill, issue d’une famille du Leicestershire. La fratrie est nombreuse : cinq enfants du premier mariage de son père, un du second, et quatre du troisième. Cette constellation familiale, typique de l’aristocratie terrienne irlandaise, place Mary dans un réseau de relations étendu, où les alliances, les visites et les séjours chez les proches structurent la vie sociale.
Mary ne se marie jamais. Ce célibat, loin de la marginaliser, lui assure une indépendance financière et une liberté de mouvement inhabituelles pour une femme de son époque. Elle vit plusieurs années près de Dublin, dans une maison louée à Portmarnock, où elle reçoit fréquemment. Elle séjourne aussi chez des parents : les Brownlows à Lurgan, les Veseys à Abbeyleix. Ces déplacements réguliers composent une géographie intime faite de demeures familiales, de salons, de jardins, et de longues promenades.
Son frère, qui gère ses affaires, lui garantit une sécurité matérielle. Mary mène ainsi une existence confortable, rythmée par les visites, les dîners, les jeux de cartes, les bals, les assemblées, et les sorties au théâtre. Elle est une marcheuse infatigable, une jardinière passionnée, et jouit d’une excellente santé. Elle ne manifeste en revanche que peu d’intérêt pour la littérature, la musique, les arts ou la politique.
Son journal couvre une seule année, du 1ᵉʳ août 1772 au 31 juillet 1773. Elle l’entreprend avec un objectif très précis : surveiller l’usage de son temps et s’imposer une discipline quotidienne. Elle espère que cette régularité lui sera bénéfique. Mais très vite, l’écriture devient pour elle une corvée. Elle note chaque jour, sans exception, mais rarement plus de quelques lignes.
Le ton est factuel, presque comptable. Mary ne se livre pas, ne confie ni états d’âme ni réflexions profondes. Elle enregistre le temps qu’il fait, élément central de son quotidien, car il conditionne ses promenades et ses travaux de jardinage ; ses déplacements : visites à des amis, séjours chez des proches, sorties en ville ; ses activités sociales : cartes, bals, théâtre, dîners ; ses soins aux autres : elle rend visite aux malades, témoignant d’une réelle disposition charitable ; ses comptes, tenus avec une précision remarquable pendant plus de vingt ans.
Ce journal est donc un document domestique proche du livre de raison, un relevé de vie ordinaire, sans ambition littéraire ni introspection. Mary elle-même en juge la valeur dérisoire : le 31 juillet 1773, elle conclut son année d’écriture par une phrase célèbre, empreinte de lassitude : « This day ends the year of the journal. I think my time is spent in so trifling a manner ’tis not worth recording so here I end. » ( « Ce jour marque la fin de l'année de ce journal. Je trouve que je passe mon temps à des choses si futiles que cela ne vaut pas la peine d'être consigné par écrit ; je m'arrête donc ici. » Elle cesse alors définitivement de tenir un journal. Elle meurt quatre ans plus tard, en 1777.
Le caractère essentiellement domestique du journal de Mary Mathew est frappant. Il reflète une vie centrée sur la gestion du foyer (organisation des repas, supervision des domestiques, tenue des comptes), le soin du jardin (plantations, entretien, observation de la météo), les relations familiales (visites, séjours, échanges de nouvelles), les obligations sociales (invitations, soirées, jeux de cartes), la santé (la sienne, excellente, et celle de ses proches, qu’elle surveille attentivement). Ce quotidien, sans drame ni événement majeur, est précisément ce qui rend le document précieux. Il montre la vie d’une femme aisée, célibataire, autonome, dans l’Irlande du XVIIIᵉ siècle — une vie rarement documentée, car les journaux féminins de cette époque sont souvent perdus, ou bien écrits par des femmes engagées dans des activités intellectuelles ou politiques plus visibles.
Mary, au contraire, incarne une normalité sociale : une femme qui gère sa maison, entretient ses relations, veille à son confort, se déplace dans un réseau familial et mondain, et consigne tout cela avec une rigueur presque administrative. Pour Mary, le journal est un outil de discipline et d’auto-surveillance. Il lui permet de mesurer son emploi du temps, de vérifier qu’elle ne cède pas à l’oisiveté, et de structurer ses journées. Il révèle aussi une personnalité pratique, peu encline à l’introspection ou à la spéculation intellectuelle. Sa vie intérieure, si elle existe, ne transparaît pas. Ce silence est en soi révélateur : Mary appartient à une classe sociale où la retenue, la discrétion et la conformité sont des valeurs fortes.
Pour les historiens, le journal de Mary Mathew est un document rare. Il éclaire la vie quotidienne d’une femme irlandaise aisée au XVIIIᵉ siècle, les pratiques sociales d’une classe privilégiée : bals, théâtre, cartes, visites, la gestion domestique d’une maison tenue par une femme célibataire, les réseaux familiaux et mondains de l’aristocratie terrienne, les habitudes de consommation, grâce à ses comptes méticuleux. Ce journal, publié en 1991, est devenu une source précieuse pour comprendre la culture matérielle, les sociabilités, et les rythmes de vie d’une époque où les témoignages féminins sont rares et souvent filtrés par des ambitions littéraires ou morales. Ici, rien de tel : Mary écrit sans chercher à plaire, à édifier, ou à se raconter. Elle note simplement ce qu’elle fait.
La vie de Mary Mathew, telle qu’elle apparaît dans son journal, est une vie ordinaire, confortable, sans éclat. Mais c’est précisément cette ordinarité qui fait la valeur de son témoignage. Son journal domestique, bref, factuel, presque réticent, ouvre une fenêtre sur le quotidien d’une femme irlandaise du XVIIIᵉ siècle — une fenêtre rare, précieuse, et d’une grande sobriété.