Les utilisateurs de la carte postale forment un ensemble bien plus large que celui des correspondants épistolaires classiques, et c'est précisément là son intérêt sociologique : le demi-tarif, la brièveté imposée et l'absence d'enveloppe abaissent le seuil d'entrée dans l'écrit.

Les particuliers de toutes conditions. Pendant l'âge d'or, l'usage est pratiquement quotidien, y compris d'un quartier à l'autre d'une même ville, avant la diffusion générale du téléphone. La carte contribue à diffuser la photographie à travers le monde et dans toutes les couches sociales, le public faisant développer ses propres clichés au format carte postale — les « cartes-photos ».

Les militaires et leurs familles. Ce sont les usagers de masse par excellence : jeunes appelés des régiments de l'Est écrivant à leurs familles de façon répétée et à moindre coût dès la fin du XIXe siècle, puis, pendant la Grande Guerre, l'ensemble du corps mobilisé.

Les commerçants, industriels et institutions. La carte est très tôt un support publicitaire : au Luxembourg, le verso resté vierge accueille non seulement de belles illustrations mais aussi des messages publicitaires. La plus ancienne carte illustrée postée aux États-Unis, en octobre 1870, porte une réclame pour les plumes en acier Esterbrook. Depuis la fin des années 1970, la carte redevient un support publicitaire prisé et un outil muséographique.

Les collectionneurs. La carte postale est surtout considérée comme objet de collection depuis 1900. La cartophilie désigne cette pratique et les collectionneurs sont les cartophiles ; marchands spécialisés et ventes aux enchères amplifient rapidement le phénomène et font monter les prix. Le mouvement est encouragé au plus haut niveau : au tout début du siècle, le ministre des P.T.T. conseille publiquement « Collectionnez les cartes postales ». Sur le marché actuel, le prix d'une carte va de 1 à plus de 100 euros, un album ancien complet pouvant atteindre 2 000 euros, et des maisons de vente comme Daniel Stade tiennent des enchères entièrement consacrées à la carte postale, classées par codes postaux.

Les chercheurs. Les séries documentaires font des cartes une source de première importance pour l'historien, le sociologue et l'ethnologue : la série Paris vécu, éditée en 1900, montre stations d'omnibus, marchands de coco, mendiants à la sortie des églises, un aveugle sur le pont des Arts, une sortie de métro, une soupe populaire.

Destinataires

La structure d'adressage définit un régime de destination particulier, dont trois traits méritent d'être soulignés.

Une destination familiale et de proximité. Le tarif de faveur réservé aux cartes de cinq mots « de caractère familial » inscrit dans la norme postale elle-même la vocation domestique de l'objet. Le message inaugural de 1869 — une invitation à se rendre visite — donne le ton : le destinataire typique est un proche, à faible distance sociale, avec lequel le contact importe davantage que le contenu.

Un destinataire pluriel de fait. Écrite à découvert, la carte est lisible par tous les intermédiaires, ce qui fut l'objection principale à son adoption, dès 1777 puis en France et en Grande-Bretagne. Cette semi-publicité modèle l'écriture : formules brèves, allusions, codes internes au couple ou à la famille. Elle facilite aussi le travail de la censure, ce dont l'administration militaire tirera parti. 

Un destinataire différé, celui de l'archive. La carte postale a ceci de particulier qu'elle est conservée massivement par ses destinataires, puis reversée dans les fonds publics. Des parents ou des épouses en deuil ont gardé des milliers de cartes de la Grande Guerre, dont la valeur symbolique était inestimable — parfois les derniers mots écrits d'un fils. Les cartes postales figurent aujourd'hui parmi les types de documents les mieux représentés dans les opérations de numérisation patrimoniale. Les archives de Versailles conservent ainsi quelque 3 352 pièces, pour l'essentiel des cartes de l'âge d'or 1900-1918.

Sur le plan théorique, c'est cette instabilité de la destination qui a retenu Jacques Derrida : La carte postale. De Socrate à Freud et au-delà (1980), « satire de la littérature épistolaire » et l'un de ses livres les plus littéraires, renvoie la psychanalyse freudienne à une histoire et à une technologie du courrier, à une théorie générale de l'envoi et de tout ce qui, par télécommunication, prétend se destiner.

A suivre

 

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