Joseph Joubert est un moraliste français né à Montignac en 1754 et mort à Paris en 1824, resté célèbre non par des livres publiés de son vivant, mais par ses Carnets et sa correspondance. Sa vie intellectuelle se situe à la charnière des Lumières et du romantisme, avec des liens décisifs avec Diderot, Fontanes et surtout Chateaubriand.

Joubert étudie à Toulouse, y enseigne chez les doctrinaires, puis gagne Paris en 1778. Il y fréquente les milieux philosophiques, rencontre Diderot, D’Alembert et se lie durablement à Louis de Fontanes, qui restera son ami le plus constant. Il épouse Victoire Adélaïde Moreau, dite aussi Mlle Moreau de Bussy, le 8 juin 1793 à Paris et se retire ensuite à Villeneuve-sur-Yonne, tout en continuant à écrire, penser et correspondre.

Sur le plan professionnel, il ne construit pas une carrière d’auteur publiée, mais plutôt une vie d’observateur, de conseiller et de lecteur intensif. Plus tard, Fontanes l’aidera dans l’administration universitaire, ce qui lui donne une position institutionnelle sans changer sa vraie vocation : la méditation littéraire et morale.

Joubert écrit toute sa vie sur des feuilles volantes, dans des cahiers et sur des fragments de papier, qu’il conserve en vrac, souvent dans une malle. Il ne prépare pas un livre au sens classique : ses notes forment une écriture de travail, de réflexion continue, où la phrase courte sert à saisir une idée, une nuance, une vérité morale ou littéraire.

Après sa mort, sa veuve confie ces papiers à Chateaubriand, qui en publie en 1838 une première sélection sous le titre Recueil des pensées de M. Joubert. L’édition intégrale et vraiment complète n’apparaît que beaucoup plus tard, en 1938, ce qui montre combien l’œuvre de Joubert a longtemps été connue de façon partielle et filtrée.

Les Carnets mêlent plusieurs registres : méditation religieuse, morale, critique littéraire, réflexion sur la lecture, sur l’écriture et sur l’âme humaine. Joubert s’y montre lecteur de Platon, moraliste exigeant et styliste du fragment, avec une recherche constante de justesse et de clarté.

Leurs thèmes dominants sont la vertu, la conscience, la littérature, la religion, l’éducation, le style et les limites du langage. On y trouve moins un système qu’une suite d’éclats de pensée, souvent très denses, où chaque note semble vouloir sauver une intuition avant qu’elle ne se dissolve.

L’intérêt majeur des Carnets tient à leur forme fragmentaire : Joubert fait du fragment non un défaut, mais un instrument de précision. Cette brève écriture convient à une pensée qui cherche moins à démontrer qu’à fixer des vérités fugitives, dans une langue serrée et souvent très pure.

Il occupe une place singulière dans l’histoire littéraire française, parce qu’il annonce à la fois l’esthétique de la note, du journal intellectuel et une certaine sensibilité romantique au moi, à la nuance et à l’inachevé. Son œuvre est aussi une méditation sur la lecture et la littérature elle-même : écrire, chez lui, revient souvent à juger, corriger, épurer.

Chateaubriand joue un rôle décisif, d’abord comme ami proche, puis comme éditeur posthume. Il reçoit les papiers de Joubert après la mort de celui-ci et publie en 1838 le premier choix de Pensées, donnant à Joubert une vraie existence publique comme moraliste.

Son intervention a toutefois un double effet. D’un côté, elle sauve Joubert de l’oubli et le place dans la lignée des grands moralistes français; de l’autre, elle cadre et réorganise des fragments qui, à l’origine, étaient plus dispersés, plus libres et souvent moins « littéraires » au sens classique. Chateaubriand n’est donc pas seulement un passeur : il est aussi un transformateur du corpus.

Pour lire Joubert aujourd’hui, il faut le penser comme un écrivain du discontinu, du noté, du relu, non comme l’auteur d’un livre construit d’un seul tenant. Sa force est dans la concentration : peu de pages, mais une haute densité de pensée, souvent admirablement formulée.

 

Retour à l'accueil