« On ne voit rien venir, et soudain tout est là. »

La journée avait commencé dans une torpeur lourde.

La chaleur montait du sol comme d’un four, et la colonne avançait lentement, étirée, vulnérable. Les marais de part et d’autre de la route exhalaient une odeur fade, presque sucrée, qui donnait la nausée. Rien ne bougeait, sinon quelques oiseaux noirs qui tournaient au‑dessus de nous.

Puis, sans prévenir, ils sont apparus.

D’abord un bruit, un froissement, comme si la forêt elle-même retenait son souffle.

Ensuite un éclat de métal.

Et enfin, surgissant des roseaux, les cosaques.

Des silhouettes rapides, nerveuses, montées sur de petits chevaux secs comme des lames.

Leurs bonnets de fourrure semblaient déplacés sous ce soleil, mais leurs yeux, eux, étaient froids.

Ils n’ont pas crié.

Ils n’ont pas hésité.

Ils ont fondu sur l’arrière de la colonne comme un coup de vent chargé de fer.

Le premier sabre a frappé un voltigeur qui n’avait même pas tourné la tête.

Je n’oublierai jamais le bruit — un bruit sourd, presque mou, comme si la guerre avait un son intime.

Nous avons tenté de nous mettre en carré, mais tout allait trop vite.

Les Cosaques ne cherchaient pas la bataille : ils cherchaient la panique.

Ils frappaient, reculaient, revenaient, disparaissaient derrière un rideau d’herbes hautes.

On aurait dit des ombres montées à cheval.

J’ai tiré deux coups, sans savoir si j’avais touché quelqu’un.

Mes mains tremblaient.

Le cheval d’un cosaque a surgi si près que j’ai senti son souffle chaud sur mon visage.

Son cavalier m’a regardé une seconde — une seconde seulement — avec une expression que je n’ai pas su comprendre.

Ni haine, ni pitié.

Quelque chose de plus ancien, de plus sauvage.

Puis ils se sont retirés aussi vite qu’ils étaient venus.

La poussière est retombée.

Le silence est revenu.

Et nous sommes restés là, hébétés, comme des hommes réveillés en sursaut.

Nous avons compté les morts.

Il y en avait cinq.

Et deux disparus.

Le sergent a dit : « Ce n’était rien. Une escarmouche. »

Mais je sais que ce n’est pas vrai.

Ce n’était pas rien.

C’était un avertissement.

La Russie ne nous attend pas.

Elle nous guette.

 

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