« Il y a des jours où l’on marche moins sur la terre que sur soi-même. »

Aujourd’hui, je n’ai presque pas parlé.

Les autres non plus.

La route avançait devant nous comme une ligne tirée par une main invisible, et nous la suivions sans réfléchir, comme si nos corps savaient mieux que nos esprits ce qu’il fallait faire.

Je me suis surpris à écouter mon propre silence.

Il avait une forme, presque une couleur : un gris pâle, comme le ciel de ce matin.

Je crois que la Russie nous vide peu à peu, non par violence, mais par immensité.

Elle nous étire, elle nous dilue.

En marchant, j’ai pensé à des choses auxquelles je ne pensais jamais :

à ce que je suis, à ce que je veux, à ce que je crains.

La guerre, jusqu’ici, n’était qu’un métier.

Maintenant, elle devient une question.

Je me demande pourquoi je suis ici.

Pour l’Empereur ?

Pour la gloire ?

Pour la solde ?

Ou simplement parce que je n’ai jamais su dire non ?

Je sens en moi une fatigue qui n’est pas celle du corps.

C’est une fatigue plus profonde, comme si quelque chose en moi se fissurait doucement.

Je ne suis pas encore brisé, non.

Mais je ne suis plus tout à fait entier.

À la halte, je me suis assis contre un bouleau.

La blancheur de son tronc m’a rappelé les murs de la maison où j’ai grandi.

J’ai fermé les yeux, et pendant un instant, j’ai cru sentir l’odeur du pain que faisait ma mère.

Quand je les ai rouverts, il n’y avait que la poussière, les mouches, et le souffle rauque des chevaux.

Je crois que la guerre n’est pas seulement ce que l’on fait.

C’est ce qu’elle fait de nous.

Et ce qu’elle enlève.

Je continue d’écrire pour retenir ce qui glisse.

Pour ne pas devenir un homme sans contours.

Pour rester vivant, au moins ici, entre ces lignes.

 

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