Fatigués mais fidèles à Napoléon, les grognards étaient les soldats aguerris de la Grande Armée. En Russie, en 1812, ils affrontèrent le froid, la faim et les attaques russes durant la retraite. La Bérézina marque le moment le plus dramatique : Napoléon parvint à sauver une partie de son armée en franchissant la rivière, grâce aux pontonniers du général Éblé, mais au prix de pertes terribles. Depuis, « c’est la Bérézina » signifie catastrophe. Le journal personnel d’Eugène Lousteau relate ces moments difficiles où l’on suit la progression de la troupe au milieu des embûches, tandis que le doute puis le désespoir montent en lui.

« Nous avançons, mais quelque chose en nous recule. »

Nous avons aperçu les clochers de Vilna en fin d'après-midi, comme une promesse au bout d’un chemin trop long. Pourtant, l’entrée dans la ville n’a rien eu de triomphal. Les rues étaient encombrées de chariots, de blessés, de chevaux efflanqués. On aurait dit une armée en retraite, non en conquête.

Les Russes ont quitté la ville avant notre arrivée, laissant derrière eux un désordre étrange : des maisons ouvertes, des tables encore dressées, des jouets d’enfants abandonnés dans la poussière.

Cette absence me trouble plus qu’un combat.

On ne voit pas l’ennemi, mais on sent qu’il nous observe, qu’il nous attend plus loin, dans un lieu qu’il aura choisi.

Dans un faubourg, j’ai vu un soldat de la Garde assis contre un mur, les yeux perdus.

Il murmurait : « Ils brûlent tout… tout… »

Je ne sais pas ce qu’il avait vu, mais son visage m’a glacé.

La chaleur est devenue accablante.

Les hommes tombent de soif.

Les vivres n’arrivent pas.

On dit que des centaines sont morts de dysenterie ces derniers jours.

Je ne pensais pas qu’on pouvait mourir ainsi, sans bataille, sans gloire, simplement parce que le soleil tape trop fort et que l’eau manque.

Ce soir, j’ai mangé un quignon de pain dur comme du bois.

Je l’ai trempé dans un peu d’eau pour ne pas me casser les dents.

Je me suis surpris à penser que la France est peut-être un rêve que j’ai fait autrefois, un rêve doux dont je m’éloigne à chaque pas.

Pourtant, malgré la fatigue, malgré la peur, je sens en moi une obstination étrange.

Peut-être est-ce la fierté.

Peut-être est-ce la folie.

Ou peut-être est-ce simplement que, lorsque tant d’hommes marchent dans la même direction, il devient impossible de s’arrêter.

Demain, on dit que nous repartirons vers l’est.

Toujours l’est.

Comme si le soleil lui-même nous tirait en avant.

Je ne sais pas ce que je trouverai là-bas.

Mais je continue d’écrire, pour ne pas devenir un fantôme parmi les autres.

À suivre

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