Le billet de Sylvain Gauthier. Portrait du spéciste ordinaire
31 mai 2026/image%2F7219821%2F20260531%2Fob_349d15_le-onard-dumas.jpg)
Il avance dans le monde avec la tranquille assurance de celui qui ne voit pas qu’il porte des œillères. Le spéciste ordinaire — cet homme-là, ou cette femme, peu importe — n’a rien d’un bourreau. Il ne brandit pas de drapeau, ne proclame aucune doctrine. Il vit simplement dans l’évidence molle d’un ordre ancien, si ancien qu’il en a oublié l’origine. Pour lui, les animaux sont là comme les pierres, les saisons, les meubles : des présences utiles, parfois attendrissantes, parfois encombrantes, mais toujours secondaires.
Il parle d’eux avec des mots qui glissent, qui s’émoussent, qui se déforment : bétââil, ressoursses, nuisib’les. Le langage se gondole légèrement, comme s’il refusait de porter trop de poids moral. Il dit la viande plutôt que l’animal mort, le produit plutôt que l’être. Ce n’est pas de la cruauté : c’est une économie de pensée. Une manière de ne pas voir ce qui, s’il était vu, dérangerait la digestion.
Dans son regard, les animaux se rangent en catégories étanches : le chien‑compagnon, le chat‑confident, la vache‑lait, le poulet‑repas, le renard‑problème. Il ne s’interroge pas sur cette cartographie ; elle lui a été donnée, comme un vieux plan jauni dont il suit les lignes sans y penser. Et quand une fissure apparaît — une vidéo d’abattoir, un reportage sur la cognition animale — il détourne les yeux avec une douceur presque pudique. C’est triste, oui, mais que veux‑tu, c’est comme ça.
Il n’est pas mauvais. Il est fatigué d’avance par l’idée qu’il faudrait tout repenser : ses habitudes, ses recettes, ses dimanches, ses gestes les plus anciens. Il craint de devenir étrange aux yeux des autres, ou de se perdre lui‑même dans un excès de scrupules. Alors il avance, un peu voûté, un peu distrait, dans un monde où les animaux continuent de disparaître derrière les vitrines, les barquettes, les mots.
Et pourtant, parfois, un trouble le traverse. Une bête blessée sur le bord d’une route, un regard trop humain dans les yeux d’un veau, une phrase entendue au hasard. Une seconde vacance. Puis la vie reprend, solide, rassurante, comme un trottoir familier.
Le spéciste ordinaire n’est pas un monstre. Il est un homme de son époque, pris dans un filet de traditions, de conforts et d’aveuglements. Un homme qui pourrait changer — mais pas aujourd’hui, pas maintenant, pas tout de suite.