Alberto Manguel, Journal d'un lecteur. Un journal de lecture, entre carnet personnel, méditation critique et mosaïque de citations
18 mai 2026
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Consacrer un an à relire des ouvrages appréciés ou aimés, est-ce bien raisonnable ? Oui, ce pari l'est sans doute, mais à une condition : ne pas le prendre comme un exercice de nostalgie, mais plutôt comme une enquête sur la lecture elle-même. Dans Journal d’un lecteur, Alberto Manguel fait de la relecture un instrument de connaissance de soi, du monde et des livres, en montrant que chaque reprise d’un texte change parce que le lecteur a changé.
Le projet du livre
Le livre repose sur une idée simple et fertile : relire, pendant une année, des ouvrages aimés, et noter ce que ces retours produisent dans la vie quotidienne et dans la pensée. Manguel ne cherche pas à établir un canon ni à écrire une histoire savante de la littérature ; il construit un journal de lecture, entre carnet personnel, méditation critique et mosaïque de citations. Cette forme hybride est importante, parce qu’elle refuse de séparer la vie du lecteur et l’activité intellectuelle : lire, chez lui, est une conversation continue avec les œuvres.
Le journal impose une lecture au jour le jour : chaque livre apparaît dans une date, une humeur, une circonstance précise. Du coup, l’ouvrage n’est plus perçu comme une vérité générale sur un auteur, mais comme une rencontre située, fragile, parfois incomplète. Cette temporalité rend la lecture plus incarnée et plus humaine.
La structure en entrées courtes morcelle l’attention et empêche la formation d’un discours trop totalisant. Le lecteur passe d’un livre à l’autre, d’une remarque à une autre, et perçoit mieux les échos, les répétitions, les contradictions. Cette fragmentation favorise une lecture associative, où les livres se répondent entre eux.
Le journal crée une intimité particulière : on ne lit pas seulement des jugements, on suit une voix. Dans le cas de Manguel, cela fait sentir que les livres sont inséparables de la mémoire, du corps, de la vie quotidienne et des circonstances de lecture. La perception des œuvres devient alors affective autant qu’intellectuelle.
Le journal protège aussi d’une lecture dogmatique. Comme les notations sont successives, elles laissent place au doute, au déplacement d’avis, à la reprise après coup, ce qui donne aux livres une image plus complexe et moins figée. On comprend mieux qu’un livre peut être aimé pour des raisons différentes selon les moments de la vie.
Chez Manguel, cette forme fait des livres des compagnons de route plutôt que des monuments. Le lecteur perçoit moins une hiérarchie académique qu’un réseau vivant de réminiscences, de citations et d’affinités. Le journal rend ainsi visible ce que la lecture a de discontinu, d’émotif et de profondément personnel.
En somme, la structure en journal fait basculer la perception des livres de l’ordre du jugement stable vers celui de l’expérience vécue. Elle montre que lire n’est pas seulement classer des œuvres, mais traverser des états de lecture successifs. C’est ce qui donne à ce type d’ouvrage sa force singulière : il ne ferme pas le sens, il le remet en mouvement.
Ce que la relecture révèle
L’intérêt majeur du livre est de rappeler qu’un texte n’est jamais lu une seule fois de la même manière. La critique consacrée à Manguel souligne qu’il voit la lecture comme une interaction entre le monde réel et le monde du livre, et donc la relecture comme une nouvelle lecture, non comme une répétition. Cela permet de découvrir des détails manqués, de corriger de faux souvenirs, mais aussi de mesurer combien le temps modifie notre sensibilité. En ce sens, relire n’est pas revenir en arrière : c’est constater que l’œuvre survit au lecteur qui, lui, a changé.
La réussite de l’ouvrage tient à son intelligence mobile. Manguel passe d’un auteur à l’autre, d’une impression à un souvenir, d’une citation à une réflexion sur la guerre, la mémoire, l’enfance ou le mal, sans imposer un système fermé. L’étude universitaire consultée insiste sur son idée d’une « communauté universelle de lecteurs » et sur la lecture comme dialogue entre lecteurs, auteurs et livres. C’est précisément ce qui donne au livre sa chaleur : il n’explique pas seulement pourquoi on lit, il fait sentir ce que lire change dans une existence.
Le pari n’est pas sans risque. Relire uniquement des livres aimés peut enfermer dans une zone de confort, réduire l’affrontement avec l’inconnu et favoriser une lecture de confirmation plutôt qu’une lecture de découverte. Chez Manguel, ce danger est atténué par le fait qu’il n’idéalise pas ses classiques : il les met à l’épreuve du présent, du chaos contemporain, et les confronte à ce que la vie quotidienne fait surgir. Mais pour un lecteur ordinaire, une année de relectures peut devenir une parenthèse un peu fermée si elle n’est pas équilibrée par des lectures neuves.
Le pari est raisonnable si l’objectif est de mieux comprendre sa propre bibliothèque, son passé de lecteur et les métamorphoses de ses goûts. Il l’est moins si l’on attend une diversification intellectuelle immédiate, car la relecture développe surtout la profondeur plutôt que l’élargissement. Autrement dit, c’est un excellent programme pour la mémoire, le discernement et l’écoute des résonances intérieures, mais un programme incomplet s’il prétend remplacer la découverte. La bonne formule serait donc : une année de relectures, oui, mais comme laboratoire, pas comme refuge.