La correspondance de Rudolf Steiner fait partie intégrante de la Gesamtausgabe (GA), l'édition complète de ses œuvres éditée par la Rudolf Steiner Nachlassverwaltung à Dornach, en Suisse. Lancée après sa mort en 1925, sous l'impulsion de Marie Steiner en 1943, cette entreprise monumentale atteint environ 450 volumes en avril 2026, avec une cérémonie de clôture prévue le 17 avril au Goetheanum. Les lettres, notes et fragments y occupent une place clé dans les sections d'archives posthumes. Pour nous éclairer, voici l'échange que nous avons eu avec Léopold Perrin qui s'est penché sur cette correspondance. 

Peut-on parler de l’histoire de ces lettres dont la rédaction s’étale sur presque un demi-siècle ?

Les lettres de Steiner couvrent sa vie active de 1880 à 1925, depuis ses débuts éditeur de Goethe jusqu'à ses dernières années anthroposophes. Un exemple notable est la correspondance avec la sculptrice Edith Maryon (1912-1924), publiée en français par les Éditions anthroposophiques romandes, qui révèle ses échanges artistiques et personnels sur le Goetheanum. Environ 2500 lettres sont recensées, avec des volumes dédiés par périodes (ex. : Briefwechsel 1901-1925). Le projet d'édition des six volumes complets est en cours finalisation.

S’agit-il d’écrits intimes, d’écrits du soi ?

Ces écrits révèlent des aspects intimes : diplomatie personnelle, influences philosophiques (Goethe, Nietzsche), collaborations (avec Marie ou Ita Wegman) et réflexions ésotériques sur l'anthroposophie. Par exemple, des lettres à Richard Specht (1890) montrent son amitié intellectuelle, tandis que d'autres expriment des tensions relationnelles ou des instructions spirituelles. Elles complètent ses conférences en apportant un ton direct, souvent adapté au destinataire, sans la structure publique de ses discours.

Intégrées à la GA (sections B et C pour essais et archives), plus de 350 volumes sont parus en allemand, dont la moitié traduits en français ; les trois derniers volumes de correspondance restent ouverts malgré la clôture générale en 2026. Des éditions thématiques existent, comme celle avec Edith Maryon (GA n° 284). Une édition numérique des notes est en chantier pour une accessibilité accrue.

Quelle place cette correspondance occupe-t-elle dans l'œuvre de Steiner ?

La correspondance éclaire l'évolution de Steiner de philosophe (La Philosophie de la liberté, 1894) à fondateur de l'anthroposophie (1912), reliant écrits publiés, conférences (2000 sténographiées) et applications pratiques (écoles Waldorf, biodynamie). Elle humanise sa pensée trinitaire (pensée, sentiment, volonté) et montre son rôle de passeur entre théosophie et ésotérisme occidental structuré.

En 2026, ces textes gagnent en visibilité avec la fin de la GA, favorisant une lecture globale au-delà des extraits courants ; débats persistent sur leur héritage (écoles Steiner-Waldorf : 1092 mondialement). Controverses actuelles portent sur des aspects raciaux ou pseudoscientifiques signalés par la Miviludes en France.

Connaissez-vous le lectorat de cette correspondance ? Y-a-t-il une postérité pour elle ?

Principalement des anthroposophes, des chercheurs en ésotérisme, éducateurs Waldorf, praticiens biodynamiques ou médecins anthroposophes ; un public élargi s'intéresse à l'histoire intellectuelle fin XIXe-XXe.

La postérité valorise ces lettres pour leur authenticité, permettant une compréhension nuancée de Steiner au-delà des polémiques (racisme allégué, occultisme). Elles fascinent par leur richesse (influence goethéenne, cosmologie), mais divisent : admirées pour leur profondeur spirituelle par les adeptes, critiquées comme ésotériques par les sceptiques. L'achèvement de la GA stabilise leur corpus pour la recherche future.

A-t-on des renseignements fiables sur les destinataires de cette correspondance-fleuve ?

Marie Steiner-von Sivers, sa seconde épouse, reçoit une abondante correspondance intime et collaborative, notamment sur les projets du Goetheanum et l'anthroposophie naissante. Ita Wegman, médecin et cofondatrice de la clinique anthroposophique, est une destinataire clé pour des échanges ésotériques et médicaux, soulignés dans des lettres tendres et confidentielles.

On peut aussi évoquer Edith Maryon, sculptrice anglo-suédoise, correspond avec Steiner de 1912 à 1924 sur l'architecture et la spiritualité du Goetheanum (GA 284). Christian Morgenstern, poète, et d'autres artistes comme les élèves en eurythmie reçoivent des missives encourageant leur travail créatif.


 

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