Sapienza, Goliarda, dans le Dictionnaire épris des diaristes (ébauche) de Serge Bénard
15 août 2026/image%2F7219821%2F20260815%2Fob_df78c0_bco-77140999-fe3e-4460-9c57-bbf64af9a5.png)
Sapienza, Goliarda, naît le 10 mai 1924 à Catane, en Sicile, dans une famille socialiste, anarchiste, féministe profondément engagée. Sa mère, Maria Giudice, syndicaliste lombarde, journaliste et figure majeure de la gauche italienne, dirige Il Grido del Popolo où écrit Gramsci . Son père, Giuseppe Sapienza, avocat socialiste, est une personnalité du mouvement ouvrier sicilien. Elle grandit dans une famille recomposée nombreuse, dans une maison ouverte aux débats politiques, à l’athéisme, à l’antifascisme et à une éducation non conventionnelle. Elle meurt le 30 août 1996 à Gaète, dans le Latium, à 72 ans.
À 16 ans, elle obtient une bourse pour l’Académie nationale d’art dramatique de Rome. Elle devient comédienne, joue Pirandello, travaille avec Visconti, Comencini, Blasetti. Pendant l’occupation nazie, elle rejoint la résistance dans la brigade « Vespri », sous le nom d’Ester Caggegi, aux côtés de son père. Elle vit près de vingt ans avec le cinéaste Francesco Maselli, puis épouse en 1979 l’écrivain Angelo Pellegrino.
Sapienza n’a pas tenu un journal intime au sens classique, mais son œuvre autobiographique joue ce rôle : Lettera aperta (1967) — enfance, famille politique, formation, Il filo di mezzogiorno (1969) — récit de sa psychanalyse après deux tentatives de suicide (1962, 1964) et un séjour en clinique psychiatrique. L’Università di Rebibbia (1983) — récit de son incarcération après un vol de bijoux en 1980, geste qu’elle présente comme une provocation existentielle, Le Certitudini del dubbio (1987) — réflexion sur la liberté, la marginalité, la création. Destino coatto (posthume, 2002) — nouvelles et fragments autobiographiques. Sa correspondance est dispersée, mais plusieurs volumes rassemblent lettres, notes, fragments, notamment Scrittura dell’anima nuda (Einaudi), qui témoigne de son écriture diariste, libre, introspective.
Sapienza mène une vie marquée par la précarité financière (elle vit souvent dans la pauvreté, dépend de ses amis, et son geste de vol en 1980 est lié à cette marginalité), une sexualité libre (non conforme aux normes italiennes de l’époque, revendiquée dans ses textes comme un espace de souveraineté féminine), des troubles psychiques (dépression, électrochocs, longues années d’analyse), une écriture en marge (elle refuse les institutions littéraires, les cadres militants, les écoles), l’incompréhension éditoriale : L’Arte della gioia (L’Art de la joie) écrit entre 1969 et 1976, est refusé par tous les éditeurs de son vivant. Cette vie « hors cadre » nourrit une œuvre où la liberté individuelle est absolue, parfois scandaleuse, toujours radicale.
Son chef-d’œuvre, L’Arte della gioia publié posthumément en 1998, devient progressivement un roman culte. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des grands textes féminins du XXᵉ siècle, célébré pour son héroïne Modesta, figure de liberté totale, son mélange de roman d’apprentissage, de politique, d’érotisme, d’anarchisme, son style ample, sensuel, indocile. La critique contemporaine la reconnaît comme une écrivaine majeure, redécouverte tardivement mais désormais centrale dans les études féministes et dans la littérature italienne moderne. Elle est aujourd’hui l’objet de colloques, biographies, rééditions, et d’un véritable engouement international, notamment en France, en Allemagne et en Amérique latine.
Chez Sapienza, l’autobiographie n’est jamais un journal tenu au fil des jours, mais une matière fragmentée, réécrite, déplacée, recomposée dans des livres qui jouent chacun le rôle d’un carnet de vie, mais selon des formes différentes. Ce n’est pas un journal intime : c’est une autobiographie en éclats, où chaque livre est un morceau de vie arraché, retravaillé, transfiguré.
La Lettera aperta, de 1967, l’enfance comme premier cahier, fonctionne comme le premier volume d’un journal rétrospectif. Sapienza y reconstruit son enfance dans la maison anarchiste de Catane : la mère militante, le père socialiste, les demi‑frères et sœurs, la liberté éducative,l’antifascisme comme atmosphère quotidienne. C’est un journal de formation, mais écrit après coup, avec une voix adulte qui revisite les scènes fondatrices. Le temps y est souple, non linéaire : elle avance par blocs de mémoire, par retours, par images. Mais le cœur de son « journal éclaté » c'est Il filo di mezzogiorno un journal de crise, un journal de survie. Sapienza y raconte ses deux tentatives de suicide, la dépression, l’hôpital psychiatrique, la psychanalyse avec Ignazio Majore, la reconstruction de soi. C’est un journal de l’effondrement, mais écrit dans une langue romanesque, presque hallucinée. Les séances d’analyse deviennent des entrées de journal, les souvenirs surgissent comme des pages déchirées. Le temps est brisé : passé, présent, fantasme, trauma se superposent.
Après son incarcération en 1980 pour un vol de bijoux, l’auteure transforme la prison en laboratoire autobiographique. L’Università di Rebibbia s’affirme comme journal de prison. Car ce livre est le plus proche d’un journal au sens strict : scènes quotidiennes, portraits de détenues, réflexions sur la liberté, observations sociales, notes sur l’écriture. Mais même ici, elle refuse la chronologie : elle écrit par tableaux, par voix, par gestes. La prison devient un espace de réécriture de soi, un journal politique et existentiel.
Avec Le Certitudini del dubbio — journal philosophique (1987) Sapienza livre un carnet de pensées, un véritable journal de l’après-prison. Elle y médite sur la marginalité, la liberté féminine, la création, la solitude, la vieillesse. C’est un journal de réflexion, non narratif, où chaque fragment est une entrée autonome. On y sent une écriture qui se parle à elle-même, qui se cherche, qui se contredit.
Dans les recueils posthumes (Destino coatto, Scrittura dell’anima nuda, etc.), on trouve des lettres, des notes, des fragments, des débuts de récits, des pages de réflexion. Ces pièces forment un journal dispersé, éclaté, au sens littéral : des morceaux de vie, jamais rassemblés par elle, mais qui dessinent une continuité intime.
Alors, pourquoi parler de « journal éclaté » ? Parce que chez cette autrice le journal n’est pas un genre, mais une énergie. Elle écrit sa vie par blocs, non par dates. Elle transforme chaque crise en livre autonome. Elle refuse la confession linéaire. Elle pratique une autobiographie polyphonique, où la voix change selon les périodes. Son œuvre entière est un journal discontinu, où chaque livre est une strate de soi.