Jules Renard, Journal, un des monuments du diarisme français. Un classique du genre, classé parmi les « cent livres du siècle » en 1999
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Le Journal de Jules Renard (1887‑1910) est l’un des monuments du diarisme français : une œuvre tenue pendant vingt‑trois ans, publiée posthume entre 1925 et 1927 en cinq volumes, devenue un classique du genre et classée parmi les « cent livres du siècle » en 1999.
Commencé en 1887, ce Journal fut probablement inspiré par la publication du Journal des Goncourt la même année. Il s’achèvera le 6 avril 1910, un mois et demi avant la mort de Renard. Les éditions Bernouard en ont assuré la publication de 1925 à 1927 sous la direction d’Henri Bachelin. Le manuscrit a disparu, brûlé par Marie Renard qui craignait de blesser des contemporains encore vivants. Le Journal original comptait 54 cahiers (certains témoins parlent de 73), mais l’édition publiée est expurgée : notes de travail retirées, passages concernant des vivants supprimés .
Le Journal accompagne Renard de ses 23 ans à sa mort. Il devient un atelier d’écriture où le diariste note idées, aphorismes, observations. Il sert de refuge intime, car Renard se sent mal à l’aise dans les clans littéraires parisiens et ne peut se livrer qu’en privé. C’est aussi un exutoire face à la neurasthénie, au pessimisme, aux drames familiaux (suicide de son frère en 1897, mort de sa mère en 1909). Renard y rêve d’une œuvre totale : « Je voudrais être l’homme d’un seul rêve. » (cité dans l’analyse) .
Ce Journal est une mosaïque de formes : notes quotidiennes, parfois d’une ligne ; portraits de contemporains (Daudet, Schwob, Toulouse‑Lautrec, Sarah Bernhardt, Jaurès…) ; observations de la vie parisienne et du monde littéraire, où chacun « se surveille et se jauge » ; vie rurale à Chitry‑les‑Mines, dont Renard est maire à partir de 1904 ; réflexions sur la littérature, la création, la solitude, la médiocrité ; notes reprises plus tard dans Histoires naturelles, Bucoliques, Ragotte ; positions politiques, notamment sur l’affaire Dreyfus (pages véhémentes en 1898). C’est une œuvre sans transitions, où les thèmes se succèdent librement, fidèle à la vie mentale de Renard.
L’humour de Renard est inaltérable. C’est l’un des maîtres du trait bref, du mot sec, de l’aphorisme qui pique. Cet humour est lapidaire ( une phrase suffit), ironique (souvent cruel), observateur (jamais décoratif), anti‑lyrique (fidèle à son tempérament), moraliste moderne (héritier de La Rochefoucauld mais en version fin‑de‑siècle). Les sources soulignent sa capacité à saisir un être en une image frappante. Pour Renard, Verlaine « ressemblait à un dieu ivrogne et Toulouse‑Lautrec à « un tout petit forgeron à binocle ». Cet humour est aussi une arme contre la société littéraire, qu’il juge vaniteuse, clanique, parfois ridicule.
Le Journal n’est pas publié du vivant de Renard, donc pas lu par ses contemporains. Mais Renard est intégré à de nombreux cercles littéraires, ce qui fait de son Journal une source historique précieuse sur ce milieu. Son regard acéré sur les écrivains, les critiques, les salons, les rivalités, aurait sans doute été explosif s’il avait été publié à l’époque — ce que redoutait sa veuve. Les contemporains connaissaient Renard comme auteur de Poil de Carotte, dramaturge, chroniqueur, mais ignoraient l’ampleur de son Journal .
La publication posthume (1925–1927) révèle une œuvre majeure, bien plus vaste que ses livres publiés ; un document historique sur la vie littéraire fin‑de‑siècle ; un chef‑d’œuvre du diarisme, immédiatement reconnu comme tel. En 1999, le Journal est classé parmi les « cent livres du siècle » par la Fnac et Le Monde. Il devient un classique universitaire, étudié pour son style, son humour, sa lucidité.
Renard est un cas exemplaire de double œuvre. Œuvre publiée : Poil de Carotte, Histoires naturelles, théâtre, contes. Œuvre intime : le Journal, qui dépasse en volume et en profondeur tout le reste. Le Journal est plus sincère, plus cru, plus vaste couvrant 23 années, plus littéraire, paradoxalement, car Renard y écrit « au jour le jour » une œuvre d’art (Gilbert Sigaux). Il montre que Renard est un grand écrivain du fragment, de la notation, de la vérité immédiate — ce que ses œuvres publiées ne laissaient entrevoir.
Aujourd’hui, le Journal est un classique du journal intime, une source historique sur la vie littéraire 1887–1910, un modèle stylistique pour l’aphorisme, l’observation, l’humour sec, un texte cité dans les études sur le diarisme moderne (aux côtés de Léautaud, Amiel, Green). Sa postérité repose sur la qualité de l’écriture, d’une précision chirurgicale, lla force du regard, lucide, cruel, tendre parfois, la modernité du ton, qui parle encore à nos sensibilités contemporaines.
Le Journal de Jules Renard est une œuvre totale, plus importante que ses livres publiés, un laboratoire d’écriture et un autoportrait sans fard, un témoignage historique sur la vie littéraire fin‑de‑siècle, un chef‑d’œuvre d’humour sec, d’observation, de lucidité, un texte devenu classique, installé durablement dans la littérature française.