Edith Wharton n’a laissé qu’un seul véritable carnet méditerranéen : The Cruise of the Vanadis, journal de bord de son voyage de 1888.  

Ce texte, publié seulement en 1992, constitue un laboratoire esthétique où se forme la future romancière. Il révèle une Wharton encore jeune, avant The House of Mirth, mais déjà animée par une conscience aiguë des lieux, des cultures et des frontières symboliques.

Ces carnets méditerranéens sont le regard d’un naturaliste et d’un archéologue. Wharton embarque pour 82 jours à bord du yacht Vanadis, parcourant l’Afrique du Nord, la Sicile, la Grèce, les îles de l’Égée, jusqu’aux confins de l’Empire ottoman. Les sources montrent trois traits majeurs de son écriture de voyage : Regard sur la nature — Wharton décrit la Méditerranée comme un théâtre minéral et lumineux, presque déserté par les humains. Ses carnets privilégient les reliefs, les couleurs, les ruines. Fascination pour l’Antiquité — Elle cherche le berceau de la culture classique, scrutant les vestiges grecs et romains comme des matrices de civilisation. Absence du présent — Elle évite les sociétés contemporaines, les peuples rencontrés, les tensions politiques. Le monde moderne la gêne ; elle le juge intrusif.

Cette manière de voir fait de ces carnets un atlas esthétique, non un reportage ethnographique.

Les analyses récentes montrent que Wharton tente de classer les cultures rencontrées, cherchant à distinguer un “Est” et un “Ouest” malgré les circulations constantes dans la Méditerranée. Selon l’historienne Stacy E. Holden, deux dynamiques structurent son carnet : d’une part, une volonté de catégoriser les peuples et les lieux pour comprendre un monde en mutation ; d’autre part une quête d’authenticité qui la pousse à déprécier les signes de modernité (technologie, transformations politiques). Wharton cherche un passé intact, un paysage “pur”, ce qui révèle à la fois sa culture classique et ses limites idéologiques.

Ce voyage est, selon Wharton elle-même, “the greatest step forward in my making” ("le plus grand pas en avant dans ma construction"). Donc un carnet comme matrice littéraire. Il nourrit 1) sa future architecture narrative : précision des lieux, importance des décors ; 2) sa conscience sociale : même si les carnets évitent les sociétés vivantes, ils révèlent son rapport aux hiérarchies culturelles ; 3) son imaginaire de l’exil : la Méditerranée devient un espace de déracinement et de projection.

Les carnets méditerranéens sont donc un texte-source, un atelier où se forme la romancière qui écrira plus tard The Age of Innocence. Les études comparatives (comparaison éclairante : Wharton vs D. H. Lawrence) montrent que Wharton adopte un regard objectif, descriptif, tourné vers les ruines, alors que Lawrence, dans Sea and Sardinia, écrit un voyage subjectif, émotionnel, conflictuel. Cette comparaison révèle la singularité de Wharton : elle observe plus qu’elle ne ressent ; elle archive plus qu’elle ne raconte ; elle classifie plus qu’elle ne se laisse traverser.

En résumé, Les carnets méditerranéens de Wharton sont un journal de bord où la Méditerranée apparaît comme un musée à ciel ouvert, un texte fondateur pour son esthétique, un document historique sur la perception américaine de l’Orient et de l’Occident à la fin du XIXᵉ siècle, un espace de tension entre quête d’authenticité et rejet du présent.

 

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