Lewis Carroll. L'épistolier aux 98721 lettres reçues et envoyées
06 août 2026/image%2F7219821%2F20260806%2Fob_22e5db_alice.jpg)
Lewis Carroll (Charles Lutwidge Dodgson, 1832-1898) fut l'un des épistoliers les plus prolifiques et méthodiques de l'ère victorienne. Sa correspondance, indissociable de son œuvre littéraire, révèle une personnalité à la fois rigoureuse et fantaisiste, où se déploient les mêmes jeux de langage que dans Alice au pays des merveilles.
Dodgson tint pendant trente-sept ans un registre méticuleux de son courrier, consignant chaque lettre envoyée et reçue avec un bref résumé de son contenu. Ce dispositif administratif, digne d'un comptable, témoigne d'un besoin d'ordre et de traçabilité peu commun. Au total, il écrivit et reçut 98 721 lettres, soit une moyenne d'environ 2 000 correspondances par an.
En 1890, il publia un court traité intitulé Eight or Nine Wise Words about Letter-Writing (« Huit ou neuf mots sages sur l'écriture de lettres »), où il expose sa philosophie épistolaire. Pour Carroll, une bonne lettre doit être naturelle, concise, et surtout personnelle — loin des formules convenues et des politesses vides. Il recommandait de varier les formules d'ouverture et de clôture, d'éviter les répétitions, et de soigner la présentation matérielle du courrier.
Carroll se plaisait à mystifier ses jeunes correspondantes — ses « child-friends » — par des lettres commancées par la signature et terminées par le commencement, ou rédigées à l'envers, comme dans un miroir. Ces jeux formels prolongent l'esthétique de l'inversion et du nonsense qui caractérise son œuvre littéraire. Le bégaiement dont il souffrait depuis l'enfance, et qu'il surmontait en présence d'enfants, pourrait avoir nourri son goût pour les mots-valises et les déformations linguistiques, y compris dans ses lettres.
Sa correspondance ne se limitait pas à l'échange privé : elle servait aussi de terrain d'expérimentation pour ses inventions verbales, ses poèmes occasionnels, ses énigmes et ses dessins. Les lettres adressées à Alice Liddell et à ses sœurs, par exemple, furent le creuset des histoires qui deviendraient Alice's Adventures Under Ground, puis Alice au pays des merveilles.
En somme, Carroll pratiqua l'art de la lettre avec la même rigueur mathématique que ses traités d'algèbre, et la même fantaisie que ses contes — faisant de sa correspondance une œuvre à part entière, miroir grossissant de sa双face personnalité : le mathématicien Dodgson et l'enchanteur Carroll.