JOURNAL DE MARCHE D’ EUGÈNE LOUSTEAU — 18 JUILLET 1812, APRÈS UNE NUIT SANS SOMMEIL(10)
22 juin 2026/image%2F7219821%2F20260622%2Fob_3500b3_1005901-louis-franc-ois-lejeune-la-ba.jpg)
« On croit revenir à soi, mais ce n’est qu’un autre soi qui nous attend. »
La nuit dernière, je n’ai pas dormi.
Pas vraiment.
J’ai fermé les yeux, mais mon esprit restait debout, comme un guetteur trop fatigué pour crier.
Les hallucinations des jours précédents se sont dissipées, mais elles ont laissé derrière elles une sorte de résonance, un bourdonnement intérieur qui ne me quitte plus.
Ce matin, la colonne s’est remise en marche.
Le sol était encore humide d’une pluie tombée sans bruit, et l’air sentait la terre retournée.
J’ai cru que cette fraîcheur me rendrait un peu de clarté, mais elle n’a fait que souligner la lassitude qui pèse sur mes épaules.
Les hommes parlent moins.
Même Morel, qui plaisantait encore il y a quelques jours, garde les yeux fixés sur la route.
On dirait que chacun avance dans son propre tunnel, sans voir les autres.
La fraternité du ruisseau semble appartenir à une autre vie.
En marchant, j’ai essayé de compter mes pas pour me distraire.
Mais au bout d’un moment, les chiffres se sont mélangés, et j’ai eu l’impression que mes pieds se posaient toujours au même endroit, comme si la route tournait en cercle.
J’ai dû m’arrêter un instant pour reprendre mon souffle.
Le sergent m’a lancé un regard dur, mais il n’a rien dit.
Il sait que nous sommes tous au bord de quelque chose.
À midi, nous avons traversé un village abandonné.
Les maisons étaient noircies, les puits comblés, les champs piétinés.
Dans une grange, j’ai trouvé une poupée de chiffon, posée sur une botte de foin comme si un enfant venait de la laisser là.
Je l’ai touchée du bout des doigts.
Elle était froide, humide.
J’ai senti un frisson me parcourir.
La Russie n’est pas vide : elle est pleine d’absences.
Cet après‑midi, un cavalier de l’avant‑garde est revenu au galop.
Il a parlé d’un mouvement ennemi, d’une fumée au loin, d’un bruit de sabots.
Le mot « cosaques » a circulé comme un courant d’air glacé.
Depuis l’escarmouche, nous savons ce que cela signifie : la menace invisible, rapide, imprévisible.
Ce soir, le ciel est d’un bleu trop clair, presque tranchant.
Les étoiles tardent à venir.
Je sens en moi une lucidité étrange, comme si la fatigue avait nettoyé mes pensées au lieu de les troubler.
Je vois mieux, mais je comprends moins.
Je ne sais pas ce qui nous attend.
Je sais seulement que je continue d’écrire pour garder un fil, un point fixe dans ce pays qui n’en offre aucun.
Tant que je tiens ce journal, je ne suis pas entièrement avalé.