Journal de marche d’ Eugène Lousteau — 14 juillet 1812, route de Vitebsk (8)
17 juin 2026/image%2F7219821%2F20260617%2Fob_8e875f_1005901-louis-franc-ois-lejeune-la-ba.jpg)
« On avance toujours, mais je ne sais plus vers quoi. »
La journée a commencé dans une lumière blanche, presque crue.
Le soleil s’est levé comme une lame, sans douceur, et la colonne s’est mise en marche dans un silence résigné.
Après le souvenir de la France qui m’a traversé l’autre jour, j’espérais sentir encore un peu de cette chaleur intérieure.
Mais la Russie a tout repris.
Le paysage n’a presque pas changé depuis des jours.
Des forêts épaisses, des marais qui fument sous la chaleur, des villages abandonnés où pendent encore des portes arrachées.
On dirait un pays qui se retire devant nous, qui efface ses traces pour que nous ne puissions jamais le comprendre.
Ce matin, un homme du 17ᵉ léger s’est arrêté au milieu de la route.
Il regardait droit devant lui, les bras ballants, comme s’il voyait quelque chose que nous ne voyions pas.
Le sergent lui a crié d’avancer.
Il n’a pas bougé.
Alors deux camarades l’ont pris sous les épaules et l’ont tiré en avant.
Ses pieds traînaient dans la poussière.
On aurait dit un enfant qu’on ramène à la maison.
Je ne sais pas ce qu’il avait perdu — peut-être rien, peut-être tout.
La faim commence de nouveau à serrer les ventres.
On rationne le pain, on boit l’eau trouble des fossés.
Certains disent qu’ils préféreraient un vrai combat à cette lente usure.
Moi, je ne sais pas.
La bataille a au moins un visage.
Ici, l’ennemi est partout et nulle part.
À la halte, j’ai essayé de retrouver l’odeur du poirier de chez moi.
Rien n’est venu.
Seulement la poussière, la sueur, et cette odeur de brûlé qui semble coller à tout.
J’ai compris alors que les souvenirs ne sont pas des refuges : ce sont des blessures qui se rouvrent.
Ce soir, le ciel est lourd, chargé d’un orage qui n’éclate pas.
Les hommes dorment mal.
On sent une tension dans l’air, comme si quelque chose approchait.
Peut-être les Russes.
Peut‑être la fatigue qui devient folie.
Peut‑être simplement la suite.
Je continue d’écrire pour ne pas me perdre.
Chaque ligne est un pas que je fais encore moi-même, et non par habitude.
Tant que j’écris, je marche vraiment.