Il est des maladies de l’âme qui ne se déclarent point avec fracas, mais s’insinuent avec une douceur presque charitable. L'espionnite est de celles-là. Elle commence par une attention louable aux détails, une vigilance que l’on dirait civique, presque morale. Notre homme — car c’est souvent un homme, mais non exclusivement — prétend d’abord vouloir comprendre. Il observe, il note, il recoupe. Il ne juge pas encore ; il s’informe. Quelle admirable prudence.

Bientôt, cependant, la curiosité se spécialise. Elle se fait directionnelle, insistante. Ce ne sont plus les choses du monde qu’il scrute, mais les vies d’autrui, choisies avec un soin maniaque. Il ne regarde plus, il surveille. À travers la cloison, la haie, l’écran — surtout l’écran — il reconstitue des existences dont il ignore tout, mais dont il parle déjà comme d’affaires personnelles. Il sait à quelle heure on rentre, à qui l’on écrit, ce que l’on cache. Il ne voit rien, mais il conclut tout.

Il souffre, bien entendu. Ne rions pas trop vite. Il souffre de ne pas être au centre des intrigues qu’il imagine. Il se sent exclu d’un théâtre dont il se persuade d’être le spectateur privilégié. Cette frustration le rend industrieux. Il collecte, il archive, il capture des bribes, des gestes, des demi-mots. Il classe le futile avec la rigueur d’un notaire et l’interprète avec la fantaisie d’un romancier médiocre. De cette alliance naît une vérité singulière : entièrement fausse, mais solidement établie.

On le croit discret ; il est envahissant. On le pense silencieux ; il est bavard en dedans. Son esprit ne cesse de commenter, d’annoter, de soupçonner. Tout devient signe. Un rideau tiré trop tôt, un message laissé en suspens, une visite inopinée : autant de preuves. Preuves de quoi ? Il l’ignore, mais la conclusion précède la démonstration, et c’est bien suffisant pour qui a fait de l’intuition un tribunal.

Il a, pour se justifier, un lexique d’une grande noblesse. Il parle de lucidité, de clairvoyance, de vigilance. Il se voit en guetteur, en veilleur, en gardien des apparences trompeuses. En vérité, il n’est que le geôlier de ses propres fictions. Il ne protège rien ; il s’enferme. Plus il observe, moins il comprend ; plus il accumule, plus il s’égare. Il confond la proximité avec la connaissance, la répétition avec la preuve, l’insistance avec la vérité.

La pitié que l’on pourrait lui accorder se heurte pourtant à un obstacle : il jouit. Oui, il jouit de cette tension perpétuelle, de ce sentiment d’être à la fois invisible et omniscient. Il s’imagine déjouer des complots minuscules, découvrir des secrets dérisoires, mettre au jour des drames qui n’existent que pour lui. Il est à la fois l’auteur, le lecteur et le critique de son propre roman policier, dont il ne cesse de déplacer la solution pour prolonger le plaisir.

Il arrive qu’on le confonde avec le curieux, l’indiscret, voire le simple voisin. C’est lui faire trop d’honneur. L’indiscret oublie, le curieux se lasse ; l’espionnite, elle, persévère. Elle s’organise, se rationalise, se perfectionne. Elle adopte les outils de son temps avec une docilité exemplaire : caméras, historiques, notifications. Elle aime les traces, les empreintes, les restes. Elle hait le silence et redoute l’opacité, qui sont pourtant les dernières formes de la dignité.

On pourrait croire qu’un tel homme finirait par se lasser de ses propres inventions. Il n’en est rien. L'espionnite est une fidélité. Elle ne trahit jamais son hôte, elle l’accompagne, le guide, le déforme. Elle lui offre une cohérence, un rôle, une importance qu’il ne trouve pas ailleurs. Et s’il lui arrive d’être pris en défaut — surpris à écouter, à lire, à déduire de travers — il invoque la prudence, l’excès de zèle, la malheureuse nécessité de veiller. On le gronde, il s’excuse, puis recommence.

Car il ne peut faire autrement. Ce n’est pas tant qu’il veuille savoir, c’est qu’il ne supporte pas de ne pas savoir. L’ignorance lui est une offense personnelle. Alors il remplit les blancs, comble les silences, invente des causes aux effets qu’il imagine. Il préfère une erreur complète à un doute partiel. C’est là, peut-être, le symptôme le plus sûr : cette incapacité à laisser le monde tranquille.

Plaignons-le donc, puisqu’il y tient. Mais gardons nos distances. Il est des regards qui ne voient pas, mais qui abîment.

 

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