Journal de marche d’ Eugène Lousteau — 12 juillet 1812, halte au bord d’un champ brûlé (7)
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"Il suffit d’un parfum pour que tout un pays revienne. "
Ce matin, en traversant un champ que les Russes avaient incendié avant notre arrivée, j’ai senti une odeur étrange : un mélange de fumée, de terre chaude et de blé écrasé.
Et soudain, sans prévenir, la France est revenue.
Pas la France des cartes ni des proclamations.
La mienne.
Celle que je porte dans un pli de mon cœur, sans jamais y penser.
J’ai revu la cour de la maison où j’ai grandi.
Le vieux poirier qui penchait comme un vieillard fatigué.
La poussière dorée qui dansait dans l’air quand ma mère secouait les draps.
Le bruit du seau qu’on tirait du puits, avec ce clapotis clair qui annonçait l’eau fraîche.
Je me suis souvenu du goût du pain encore tiède, quand je rentrais des champs.
De la voix de mon père, grave, un peu rude, mais qui s’adoucissait quand il parlait aux bêtes.
De ma sœur qui riait en courant après les poules, les bras levés comme des ailes.
Tout cela m’est revenu d’un coup, comme si la Russie avait ouvert une porte que je croyais fermée.
Et j’ai senti une douleur douce, presque insupportable.
La nostalgie n’est pas un manque : c’est une présence trop forte.
Je me suis arrêté un instant.
Le sergent m’a crié d’avancer, mais je ne l’ai pas entendu.
J’étais ailleurs.
Dans un pays où les nuits sentent la menthe et la rivière, où les chemins sont courts, où l’on sait d’où vient le vent.
Puis la colonne m’a rattrapé.
La Russie a repris sa place.
Le champ brûlé, les silhouettes fatiguées, la poussière qui colle à la peau.
Mais quelque chose est resté en moi.
Une chaleur.
Un fil.
Un rappel que je ne suis pas né pour marcher sans fin dans un pays qui n’est pas le mien.
Ce soir, en écrivant, je sens encore l’odeur du poirier.
Elle me tient compagnie.
Elle me tient debout.