Raphaël Renaud consacre sa chronique à « l'écriture de soi » dans la romance. Clé du succès : une lecture rapide et addictive, proche d’une série ou d’un feuilleton
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L’« écriture de soi » dans la romance désigne aujourd’hui un phénomène éditorial marqué par la mise en scène, souvent très personnelle, de vécus intimes (amours, blessures, traumatismes, reconstructions) au sein d’un cadre narratif romantique, où l’autofiction et la fiction sentimentale se mêlent étroitement.
Que recouvre « écriture de soi » dans la romance ? Il s’agit moins d’autobiographie stricte que d’une autofiction romancée : une histoire d’amour qui s’inspire de l’expérience vécue de l’auteur(e), mais qui la transforme en intrigue construite, avec héros, conflits, scènes érotiques et résolutions. Le « je » narratif ne se contente pas de raconter : il explore un soi en crise ou en reconstruction, souvent dans une relation amoureuse qualifiée de « lieu de guérison » ou de prise de parole.
Pourquoi s’agit-il d’un phénomène éditorial ? La New Romance (considérée aujourd’hui comme un genre autonome) est l’un des lieux où s’exprime le plus visiblement cette écriture de soi : autofictions romancées, récits d’addiction, de violences, de failles psychiques, orchestrées dans une trame sentimentale très ressentie. Éditée massivement depuis le début des années 2010, elle combine étiquette marketing (collection « New Romance »), mode numérique (BookTok, fan communities) et dimension thérapeutique perçue, ce qui en fait un phénomène éditorial autant que culturel.
Pourquoi ce « moi » en romance prend du sens aujourd’hui ? La romance devient un cadre de légitimation pour des récits personnels souvent jugés intimes ou honteux : violences, dépression, consentement, deuil, sexualité jugée « trouble », etc., sont mis en scène comme parties intégrantes du parcours de l’héroïne. D’un point de vue sociologique, la percée de la romance et de ses déclinaisons (New Romance, romance féministe, etc.) traduit une demande publique de récits de soi supportés par la fiction, où la relation amoureuse sert à penser identité, traumatismes et reconstruction.
D’un côté, la romance autofictionnelle est parfois critiquée pour sa commercialisation de l’intime, où le trauma et le vécu personnel deviennent des motifs de vente.
De l’autre, de plus en plus de travaux (sociologiques, littéraires, psychologiques) soulignent que cette écriture de soi dans la romance participe à une prise de parole singulière, à une subjectivation publique, parfois au « politique du vécu ».
La New Romance connaît un tel succès commercial parce qu’elle allie une formule narrative efficace, un accès émotionnel immédiat et une connexion très forte avec les communautés de lectrices, surtout jeunes.
Y-a-til une recette très codifiée et « consommable » ? Oui ! Les romans adoptent une écriture simple, très axée sur l’action et les sentiments, avec peu de description, ce qui permet une lecture rapide et addictive, proche d’une série ou d’un feuilleton. Le genre suit une recette narrative identifiable : héros charismatiques, lien fort entre romance et construction de soi, érotisme présent mais structuré, ce qui rassure le lectorat et facilite la multi‑lecture.
La New Romance insiste sur la « quête de soi » à travers la relation amoureuse : les héroïnes y traversent des violences, des traumatismes, des dépendances ou des deuils, et l’amour devient un espace de guérison et de prise de parole. Ce mélange de romance, érotisme et développement personnel permet aux lectrices de s’identifier profondément, de « ressentir » plutôt que de simplement lire, ce qui renforce la fidélisation et les achats en série.
Le genre est né sur Internet (Wattpad, Fyctia, fanfictions) et a migré en édition avec des auteures comme Emma Green, Anna Todd ou Coleen Hoover, qui ont déjà construit des communautés en ligne. Des événements dédiés (festivals New Romance, clubs de lecture, BookTok, réseaux sociaux) créent une communauté de lectrices très engagées, qui lisent, commentent, recommandent et relancent les ventes en boucle.
En France, la New Romance représente une part significative du marché (environ 8‑10% du marché du livre) et a contribué à compenser des baisses d’audience dans d’autres segments, notamment auprès de jeunes lectrices. Les maisons d’édition ont structuré le genre en collections identifiées (Hugo & Cie, etc.), ce qui facilite la reconnaissance en librairie et le positionnement comme produit fiable, rentable et facilement exportable.
Raphaël Renaud