Lettre 186 – Raymonde Vincent à Albert Béguin

Paris, janvier 1938

Mon cher Albert

Je reçois votre lettre à l’instant. Je suis bien triste de voir que votre bras ne va guère mieux et que vous voilà encore pour quelques jours comme cela. Pour moi vous savez déjà ce qui m’attendait en arrivant ici, mais c’est encore bien plus sinistre que vous ne l’imaginez.

Le lendemain de mon arrivée, je commence par apprendre à la librairie Stock que ma sœur m’avait téléphoné du Café Clichy pour savoir si j’étais là. Elle n’avait pas laissé d’adresse, de sorte que j’étais complètement affolée à l’idée de la savoir vadrouillant dans ce sinistre quartier de Paris. Je rentre à l’hôtel et je n’y étais pas depuis 1 quart d’heure qu’arrivait un type parlant avec un fort accent étranger. J’ai compris tout de suite quand il m’a annoncé qu’il venait de la part de ma sœur, dans quels rapports il devait être avec elle. Je l’ai reçu fort mal, comme je ne pouvais m’expliquer avec lui devant le gérant de l’hôtel, je l’ai fait monter chez moi. Il a d’abord voulu me faire croire qu’il connaissait ma sœur depuis des mois et qu’il n’était pour elle qu’un ami dévoué. Après qu’il m’eut dit où Renée se trouvait, j’ai pris le téléphone et j’ai ordonné à cette pauvre d’esprit de monter dans un taxi et de venir tout de suite me retrouver. Après cela j’ai mis le Monsieur au pied du mur et j’ai fini par apprendre que lui et deux de ses amis avaient rencontré Renée et deux autres tourangelles à Montmartre deux ou trois jours auparavant. Elles erraient sur les boulevards, sans un sou, et chacune d’elles suivit l’un de ces types à leur hôtel. Voilà, c’est infect.

Lettre 316 – Albert Béguin à Raymonde Vincent
[Dans une enveloppe adressée . :
Madame Raymonde Albert Béguin,
Hôtel du Grand St Bernard – Liddes (Valais), et dont le cachet des postes indique la date du 6.12.1943]

Bâle, dimanche soir

Chère Raymonde,
J’aurais voulu déjà vous écrire plus longuement, mais, malade comme je le suis depuis une dizaine de jours, je n’arrive qu’à peine à faire la besogne courante. J’avais, pourtant, toutes sortes de choses à vous dire.
D’abord, que j’ai relu coup sur coup les épreuves de Campagne et de Blanche, et que, malgré la fatigue et la minutie de ce travail, j’y ai pris plus que du plaisir. À la fois, je reconnaissais ces textes si souvent relus sous toutes leurs formes successives, et je les lisais comme la première fois. Campagne surtout, dont je n’avais oublié aucun détail et qui pourtant ne m’est jamais aussi bien apparu dans son extraordinaire unité et sa vie profonde. Je comprends que les gens aient deviné qu’il y a là autre chose, de bien plus intérieur que le charme premier du livre. 

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