Le pitch hebdo de Fumika Blanchard. Cette semaine, découvrez Mercy Otis Warren, pionnière de l’histoire politique américaine écrite par une femme et une voix importante de l’anti-fédéralisme
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Aujourd'hui, je vous rappelle qui fut Mercy Otis Warren. On la reconnaît localement depuis longtemps comme figure majeure de la Révolution américaine. Poétesse, dramaturge, pamphlétaire, historienne, elle a été l'une des premières femmes aux États-Unis à écrire d’abord pour le public. Son œuvre est surtout politique, satirique et historique. Sa notoriété repose moins sur une postérité littéraire “canonique” que sur son rôle d’observatrice et de critique des débuts de la République américaine.
Ses textes les plus connus comprennent plusieurs pièces satiriques publiées pendant la crise révolutionnaire, notamment The Adulateur (1772), The Defeat (1773), The Group (1775), ainsi que des pièces anonymes souvent attribuées à sa plume, comme The Blockheads (1776) et The Motley Assembly (1779).
En 1788, elle publie Observations on the New Constitution, un texte anti-fédéraliste qui défend la nécessité d’une Déclaration des droits. En 1790 paraît Poems, Dramatic and Miscellaneous, puis en 1805 son grand ouvrage historique, A History of the Rise, Progress, and Termination of the American Revolution.
Un héritage double, historique et politique
Warren écrit d’abord dans l’espace public de la presse et du débat politique, non dans un cadre privé ou mondain.
Ses pièces et pamphlets visent les loyalistes, les autorités britanniques, puis les partisans d’un pouvoir fédéral fort; elle cherche à influencer l’opinion plus qu’à produire une littérature de pur divertissement.
Sa notoriété contemporaine tient beaucoup à son accès aux grands acteurs de la Révolution — John Adams, Abigail Adams, Jefferson, Washington — et à sa position de témoin interne des événements.
Son héritage principal est double: historique et politique. D’un côté, elle a laissé une des premières grandes histoires de la Révolution américaine, rédigée par une contemporaine; de l’autre, elle a montré qu’une femme pouvait intervenir dans la sphère publique au même titre que les hommes, par l’écriture, l’argument et la polémique.
Son History est encore retenue pour ses portraits des acteurs politiques et pour sa valeur de source sur la culture anti-fédéraliste.
Elle a aussi contribué à associer la vertu civique, la liberté et l’éducation des femmes à la construction de la jeune république.
Sa postérité est surtout universitaire, civique et mémorielle plutôt que populaire. On la lit aujourd’hui comme une pionnière de l’histoire politique écrite par une femme, et comme une voix importante de l’anti-fédéralisme.
Son nom est associé à des institutions, des distinctions locales et à un intérêt renouvelé pour les femmes des Lumières américaines. En revanche, ses poèmes et ses drames sont rarement lus pour eux-mêmes hors des études spécialisées; ils ont surtout une valeur historique et documentaire.
Précurseure de l'histoire intellectuelle des femmes
Warren est très compatible avec une lecture “woke”, au sens contemporain de réévaluation des figures marginalisées par le canon dominant. Warren attire l’attention parce qu’elle met en avant l’intelligence politique des femmes, critique la domination masculine de l’espace public et donne une place centrale à la liberté, aux droits et à la représentation.
Cela dit, la qualifier seulement de figure “woke” serait réducteur: elle appartient d’abord au monde idéologique du XVIIIe siècle, avec ses conflits républicains, anti-fédéralistes et révolutionnaires.
La lecture actuelle la récupère donc surtout comme une précurseure de l’histoire intellectuelle des femmes, plutôt que comme une militante au sens du XXIe siècle.
Mercy Otis Warren a critiqué la Constitution américaine de 1787 en tant que figure de proue des anti-fédéralistes, un courant qui craignait que le nouveau cadre institutionnel ne trahisse les idéaux de la Révolution. Sa position, exprimée notamment dans son pamphlet Observations on the New Constitution (1788), reposait sur plusieurs axes critiques :
Absence de Déclaration des droits. Warren reprochait vivement au texte original l'absence d'un Bill of Rights explicite. Pour elle, sans garanties individuelles protégeant les libertés fondamentales (presse, religion, procès équitable), le gouvernement central risquait de devenir despotique et d'écraser les droits des citoyens qu'il était censé protéger.
Crainte d'un pouvoir central fort. Comme beaucoup de ses contemporains anti-fédéralistes, elle redoutait qu'une autorité fédérale trop puissante ne supplante les gouvernements des États, qui étaient plus proches des citoyens et plus aptes à refléter leur volonté. Elle craignait la création d'une aristocratie de fait, où une élite éloignée des réalités locales confisquerait le pouvoir, recréant ainsi une forme de tyrannie monarchique similaire à celle contre laquelle les colonies s'étaient battues.
Méfiance envers l'exécutif. Le renforcement du pouvoir exécutif — le futur président — lui apparaissait comme une menace directe pour l'équilibre républicain. Elle craignait que le chef de l'État ne devienne un monarque déguisé, possédant des prérogatives trop étendues qui pourraient mener à des abus, surtout au vu de la distance géographique et politique entre la capitale fédérale et les populations locales.
En somme, son opposition n'était pas celle d'une anarchiste, mais d'une républicaine radicale qui souhaitait une structure politique décentralisée, où la souveraineté populaire resterait étroitement liée aux assemblées locales, garantissant ainsi que l'esprit de la Révolution ne soit pas sacrifié sur l'autel de l'efficacité gouvernementale.