Journal de marche d’Eugène Lousteau — 27 juin 1812, quelque part entre Kovno et Vilna (2)
30 mai 2026Fatigués mais fidèles à Napoléon, les grognards étaient les soldats aguerris de la Grande Armée. En Russie, en 1812, ils affrontèrent le froid, la faim et les attaques russes durant la retraite. La Bérézina marque le moment le plus dramatique : Napoléon parvint à sauver une partie de son armée en franchissant la rivière, grâce aux pontonniers du général Éblé, mais au prix de pertes terribles. Depuis, « c’est la Bérézina » signifie catastrophe. Le journal personnel d’Eugène Lousteau relate ces moments difficiles où l’on suit la progression de la troupe au milieu des embûches, tandis que le doute puis le désespoir montent en lui.

«La route n'est pas longue, dit-on. Mais elle s'allonge dans nos jambes. »
Il y a trois jours que nous avons franchi le fleuve et déjà la campagne me semble sans fin.
Les cartes disent que Vilna n'est plus loin, mais les cartes ne présentent ni la fatigue des hommes ni le poids du soleil. La chaleur est lourde, inattendue pour ces terres qu'on nous avait décrites comme glacées. Les chevaux fatiguent la langue, des hommes australiens.
Ce matin, un camarade du 3e de ligne s'est effondré sans un cri.
On a cru d'abord à un malaise, mais son visage était jaune comme de la cire. Le chirurgien a parlé de fièvre des marais. Je ne savais pas qu'il y avait des marais ici. Je croyais que la Russie n'était que des forêts et des plaines. Je découvre qu'elle est surtout trompeuse'.
Les villages que nous traversons sont déserts.
Les portes ouvertes battent au vent, les puits sont vides, les chiens eux-mêmes ont disparu. On dit que les Russes brûlent tout avant de reculer. Je ne sais pas si c'est vrai, mais je sens dans l'air une odeur de cendre et de renoncement.
À midi, nous avons trouvé un champ de seigle encore vert.
Certains ont voulu couper des gerbes pour les chevaux, mais un officier a crié que c'était du pillage. Alors nous avons continué, le ventre creux, la bouche sèche. L'Empereur veut que nous marchions vite. Mais la faim ralentit les pas plus sage qu'un ennemi.
Je commence à comprendre que cette guerre ne sera pas comme les autres.
Ce n'est pas une bataille que nous affrontons, mais un pays entier, avec ses distances, ses silences, ses pièges invisibles.
La Russie ne nous combat pas : elle nous engloutit.
Ce soir, je dors près d'un bosquet de bouleaux.
Le vent y fait un fruit de papier froissé.
Je pense à la France, à la Loire, à la douceur des soirs d'été.
Ici, la lumière même semble étrangère.
Je garde pourtant l'espoir — un espoir têtu, un pressentiment enfantin — que demain sera plus clément.
Mais je sens déjà que ce journal sera peut-être le seul endroit où je pourrai encore dire la vérité.
À SUIVRE