Fatigués mais fidèles à Napoléon, les grognards étaient les soldats aguerris de la Grande Armée. En Russie, en 1812, ils affrontèrent le froid, la faim et les attaques russes durant la retraite. La Bérézina marque le moment le plus dramatique : Napoléon parvint à sauver une partie de son armée en franchissant la rivière, grâce aux pontonniers du général Éblé, mais au prix de pertes terribles. Depuis, « c’est la Bérézina » signifie catastrophe. Le journal personnel d’Eugène Lousteau relate ces moments difficiles où l’on suit la progression de la troupe au milieu des embûches, tandis que le doute puis le désespoir montent en lui.

📘 Journal de marche d’ Eugène Lousteau — 24 juin 1812, sur la rive du Niémen

« On dit que l’histoire se fait aujourd’hui. Moi, je sens seulement que mes bottes me blessent. »

Je n’avais jamais vu un fleuve aussi large que le Niémen, ni une armée aussi silencieuse au moment d’avancer. Ce matin, avant l’aube, l’ordre a couru comme un frisson dans les rangs : l’Empereur a donné le signal. Nous avons franchi la passerelle de bois sous un ciel couleur d’étain, et chacun retenait son souffle comme si nous marchions non vers un pays, mais vers un destin.

Je ne sais pas ce que je dois ressentir.

Les anciens parlent de gloire, de Moscou, de récompenses. Moi, je pense à ma mère qui croit que je suis encore en garnison à Mayence. Je pense aussi à la Russie, ce nom qui sonne comme un vent froid. On dit que les distances y sont sans fin, que les routes s’y perdent, que les hommes s’y brisent.

Dans la colonne, personne ne parle. Seuls les sabots des chevaux et le cliquetis des fusils rompent le silence. Le général a dit que nous serions à Vilna en quelques jours, que l’ennemi reculerait sans combattre. Mais je vois déjà, dans les yeux de mes camarades, une inquiétude que personne n’ose nommer.

La terre est noire, lourde, grasse. Elle colle aux semelles.

Le vent porte une odeur de pin et de fumée lointaine.

Je me demande si les Russes nous observent depuis les bois.

Je commence ce journal pour ne pas me perdre moi-même.

Si je dois disparaître dans cette immensité, que ces pages au moins témoignent que j’ai existé, que j’ai marché, que j’ai eu peur, et que j’ai espéré.

À suivre

 

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