Consigner des faits, des pensées, des opinions, des sentiments ou des jugements remonte sans doute à la nuit des temps, avec des moyens divers, mais nous en avons peu de trace, sauf dans un passé récent.

Dès le XIVe siècle, en effet, des pères de famille tiennent un journal privé. On s’en doute, comme il faut savoir lire et écrire, ces gens-là appartiennent à des milieux privilégiés : gentilshommes, marchands, hommes de loi, éventuellement des prêtres, quelques artisans. Néanmoins, peu de femmes sont concernées. Que consignent ces hommes  dans ce que l’on a nommé par la suite « livre de raison » ? Tout d’abord, les recettes et les dépenses familiales, comme les achats, les ventes, les prêts ou emprunts, les constructions, etc. Dans ce qui constitue souvent un véritable mémorial, on évoque aussi des événements qui touchent la famille : naissances, décès, mariages, baptêmes ou maladies. Dans ce dernier cas, y sont parfois mentionnés les remèdes éventuels, les rituels et les prières appropriés, les saints protecteurs, etc. On y relate parfois des faits divers locaux : meurtres, crimes, enlèvements, disparitions, accidents, insécurité ou la justice. On y ajoute de temps en temps des informations politiques relatives à la ville ou au royaume. Le phénomène se développe au XVIe siècle et culmine au XVIIe. Le livre de raison atteste alors de son caractère familial, et, quand le rédacteur meurt, le nouveau chef de famille doit assumer la relève. De fait, la somme des informations ainsi réunies doit servir aux héritiers chargés d’assurer la mémoire et la pérennité de la parentèle. Gardien et conservateur de la mémoire familiale, le livre de raison connaît donc son apogée au XIXe siècle, car au siècle suivant, un concurrent redoutable apparaît : le journal intime, entièrement axé sur la vie d’un être en particulier : l’auteur. 

Ce nouveau journal ignore la fonction collective et « transgénérationnelle » de son prédécesseur. Sa raison d’être concerne uniquement la personne qui le rédige. Également appelé journal personnel, il n’est pas forcément rédigé sous forme de texte, mais peut se composer de dessins, de photos, de collages, etc. De plus, il s’exprime à la première personne et s’apparente à l’autobiographie. Pour Ambrose Bierce, il s’agit de la « Relation quotidienne de cette part de l’existence à laquelle l’on se confie sans rougir ».

 

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