Ci-dessus, portrait de Casare Lombroso dans Archivio di psichiatria [...]

Ci-dessous, portrait d'Alexandre Lacassagne, au pied, vêtu de sa toge de professeur

 

Au cours du XIXᵉ siècle, la naissance de la criminologie moderne s'est nourrie d'un ensemble hétérogène de documents produits par les détenus eux-mêmes : lettres, confessions, journaux intimes et mémoires. Ce corpus hybride est devenu le terrain d'un débat intellectuel majeur entre deux visions opposées : le déterminisme biologique défendu par Cesare Lombroso et l'approche environnementale préconisée par Alexandre Lacassagne. Cet antagonisme théorique a profondément marqué la façon dont ces écrits ont été recueillis, interprétés et exploités.

Entre 1870 et 1910, une ambition scientifique émerge afin d'analyser le phénomène criminel à travers une méthodologie rigoureuse et mesurable, transformant les centres de détention, les asiles et les tribunaux en véritables espaces d'expérimentation. En Italie, l'école lombrosienne se concentre sur l'atavisme et les caractéristiques morphologiques. Parallèlement en France, l'accent est mis sur l'impact sociologique, la transmission des comportements influencés par le milieu et le concept de responsabilité collective, créant ainsi une polarité au sein des sciences criminelles européennes.

Cesare Lombroso (1835–1909), initiateur de l'école italienne d'anthropologie criminelle, formalise ses théories dans son livre fondamental L’Uomo delinquente (1876). Selon sa perspective, le « criminel-né » représente une régression évolutive vers des stades humains primitifs, identifiable par des particularités physiques précises telles que des mâchoires proéminentes, de grandes oreilles ou des membres supérieurs anormalement longs. En s'appuyant sur des recherches anthropométriques menées sur des milliers de sujets et de crânes, il utilise les écrits des prisonniers pour détecter des signes d'épilepsie, de folie morale ou de retards de développement. Pour Lombroso, les spécificités linguistiques comme l'argot, l'impulsivité scripturale ou l'obscénité constituent des marqueurs biologiques d'atavisme analogues à ceux observés chez les peuples primitifs ou les enfants. Il établit ainsi une classification segmentée entre le criminel atavique, le criminel aliéné et le criminaloïde réactif aux circonstances environnementales.

À l'opposé de cette vision biologique, Alexandre Lacassagne (1843–1924), titulaire de la chaire de médecine légale à Lyon, positionne le milieu social comme la matrice essentielle de la délinquance. Synthétisée par sa formule célèbre « Le milieu social est le bouillon de culture du crime », sa théorie postule que l'environnement façonne l'individu. Rejetant les concepts de darwinisme social ou d'atavisme biologique appliqués au crime, il valorise l'étude des expertises médicales, des pièces d'archives et des aveux sous un angle sociologique. Dans sa démarche de criminologie documentaire, les écrits des criminels ne sont pas des indices anatomiques, mais les symptômes de pathologies sociales telles que l'exclusion, la pauvreté et les violences systémiques.

Sélection d'écrits majeurs et profils des figures emblématiques (XIXᵉ–XXᵉ)

1. Pierre Rivière — Mémoire (1835)

Auteur d'un triple infanticide et parricide en Normandie, cet autodidacte livre une longue confession détaillée aux résonances philosophiques. Ce texte s'impose comme un modèle classique de récit criminel, remarquable par sa qualité littéraire, illustrant une tension permanente entre la rigueur d'un raisonnement logique et le basculement psychotique.

2. Pierre-François Lacenaire — Mémoires, lettres et poèmes (1836)

Assassin provocateur et figure du dandy lettré, Lacenaire construit un autoportrait théâtral et cynique où l'acte criminel est revendiqué comme une véritable posture esthétique. Son habileté stylistique et sa stratégie d'auto-mythification ont exercé une fascination notable sur la génération romantique.

3. Jacques Fesch — Dans cinq heures je verrai Jésus (1957)

Condamné à la peine capitale pour meurtre, Fesch rédige en détention un journal intime axé sur sa spiritualité. Ce document témoigne d'un parcours de conversion mystique au sein de la cellule, articulant une recherche de rédemption face au poids de la culpabilité.

4. Henri Landru — Correspondances et pièces d'interrogatoires (1921)

Les écrits de ce tueur en série français, rédigés au cours d'un procès fortement médiatisé, mettent en évidence une rhétorique défensive élaborée et un recours récurrent à l'humour noir, transformant les séances du tribunal en représentations théâtrales.

5. Joseph Vacher — Déclarations et rapports d'expertises (1897)

Le cas de ce tueur itinérant constitue un jalon historique pour le développement de la psychiatrie médico-légale. Son dossier illustre les premières confrontations directes entre les grilles de lecture de la science médicale et la complexité de l'imaginaire criminel.

Synthèse des caractéristiques scripturales des signataires :

  • Lacenaire : Une plume soignée, narcissique et incisive, adoptant les codes des cercles littéraires de son époque.
  • Rivière : Une expression issue du monde rural, manifestant une grande rigueur analytique et une clarté presque clinique.
  • Fesch : Une trajectoire introspective centrée sur le repentir et la recherche de la paix intérieure.
  • Landru : Un ton manipulateur et ironique à travers une production documentaire judiciaire dense.
  • Vacher : Un profil psychopathologique documenté constituant un corpus de référence pour la médecine légale.
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