Highsmith, Patricia, dans le Dictionnaire épris des diaristes (ébauche) de Serge Bénard
14 juil. 2026/image%2F7219821%2F20260804%2Fob_a40637_bco-77140999-fe3e-4460-9c57-bbf64af9a5.png)
Patricia Highsmith naît le 19 janvier 1921 à Fort Worth, au Texas, et meurt le 4 février 1995 à Locarno, au Tessin, en Suisse. Son œuvre majeure, dominée par Tom Ripley et par des romans comme L’Inconnu du Nord-Express et Carol, est surtout faite de suspense psychologique, de culpabilité diffuse et de violence ordinaire.
Highsmith refusait d’être réduite au « roman policier » au sens classique, car elle ne construisait pas ses livres autour de l’enquête ou de l’énigme, mais autour des ressorts obscurs de l’âme humaine. C’est pourquoi on la décrit mieux comme une autrice de thriller psychologique, ou même de roman du crime, plutôt que comme une simple romancière de l’univers policier.
Son univers repose sur des personnages ordinaires, souvent fragiles, qui basculent dans le mensonge, la manipulation ou le meurtre sans devenir pour autant des monstres spectaculaires. Cette puissance vient de la tension morale plus que de l’action : le lecteur n’y suit pas seulement un crime, mais une dégradation progressive des liens humains. La série Ripley a donné à cette veine sa forme la plus célèbre, tandis que Carol ouvre un autre versant, plus intime, lié au désir et à l’interdit social.
De son vivant, Highsmith a été très lue en Europe, notamment en France et en Allemagne, parfois davantage qu’aux États-Unis. Son public s’est constitué autour du suspense, de l’ambiguïté morale et des adaptations cinématographiques, surtout celles issues de L’Inconnu du Nord-Express et de Ripley. Elle a aussi longtemps souffert d’un malentendu critique : classée comme « autrice de polars », elle a parfois été sous-estimée comme styliste et comme analyste de la violence psychique.
Sa notoriété tient à trois choses : une œuvre très singulière, une grande capacité d’adaptation au cinéma, et la force durable de personnages comme Tom Ripley. Sa permanence vient du fait qu’elle écrit moins des intrigues à résoudre que des situations morales qui restent modernes : identité flottante, désir, mensonge, culpabilité, fascination pour le mal. Autrement dit, Highsmith demeure actuelle parce qu’elle n’est pas seulement une autrice du suspense, mais une grande romancière de l’inquiétude humaine.
Chez Highsmith, le journal éclaire autant l’œuvre que celle-ci. Si l’on veut résumer Highsmith en une formule plus juste, il faut ajouter à la romancière du suspense la diariste et la carnetière, c’est-à-dire une autrice qui a fait du suivi minutieux de soi un outil de création. C’est aussi ce qui renforce sa permanence : ses romans captivent, mais ses journaux montrent l’atelier intérieur d’une grande écrivaine du XXe siècle.
Elle a tenu deux ensembles distincts : des diaries consacrés à sa vie intime, et des notebooks centrés sur le travail d’écriture, les observations, les idées de récits et les germes de romans. Les archives montrent qu’il s’agit d’une pratique continue, commencée vers l’âge de 20 ans et poursuivie jusqu’à sa mort. Après sa disparition, on a retrouvé en Suisse 18 journaux intimes et 38 carnets, soit environ 8 000 pages manuscrites.
Ces écrits ne sont pas un supplément anecdotique : ils révèlent une écrivaine qui pense en même temps sa vie et sa forme, avec une rare conscience de la fabrication littéraire. Ils montrent aussi qu’elle utilisait parfois plusieurs langues, notamment le français, l’allemand, l’italien et l’espagnol, comme un code de protection et comme un espace de liberté. Pour le lecteur, ils confirment que son univers romanesque vient moins de l’intrigue que d’une surveillance continuelle du moi, des affects et des obsessions.
Les journaux aident à comprendre pourquoi ses romans paraissent si denses psychologiquement : ils prolongent la même exploration des tensions intimes, des amours contrariées, de la solitude et de la culpabilité. Le Journal d’Édith est particulièrement révélateur, car Highsmith y transpose en fiction sa propre pratique de l’écriture diaristique. Autrement dit, ses journaux ne sont pas seulement biographiques ; ils sont aussi un laboratoire de ses romans.
Son homosexualité a compté surtout comme expérience de clandestinité, de tension et d’auto-surveillance, plus que comme thème directement affiché dans ses journaux. Les écrits intimes publiés montrent une vie affective marquée par des attirances pour des femmes, mais aussi par des difficultés, des replis et une forte pudeur d’expression, ce qui donne au journal une tonalité souvent fragmentée et défensive.
Dans ses journaux, la sexualité apparaît rarement comme un aveu simple; elle est plutôt notée à côté d’angoisses, de solitude, de désirs contrariés et de jugements sévères sur elle-même. Cette réserve s’explique en partie par un contexte social où l’homosexualité féminine restait difficile à vivre publiquement, surtout dans l’Amérique du milieu du XXe siècle. Le journal devient alors un lieu de contrôle de soi autant qu’un lieu de confidence.
Cette expérience semble avoir nourri chez elle une sensibilité particulière aux identités instables, aux relations asymétriques et aux désirs qui dérangent l’ordre social. On le voit bien dans Carol, où le désir entre femmes est traité avec une intensité qui ne relève ni du plaidoyer ni du scandale, mais d’une observation attentive des émotions. Dans les carnets, la sexualité participe donc moins à une confession qu’à un matériau psychique qui alimente toute son œuvre.
Il faut toutefois rester prudent : les journaux publiés ne permettent pas de réduire Highsmith à son orientation sexuelle, car ils montrent aussi une écrivaine obsédée par le travail, la discipline, la création et l’angoisse existentielle. Son homosexualité est un facteur important de son intériorité et de sa posture d’écriture, mais pas la seule clé de lecture.