« Quand le monde vacille, on ne sait plus si c’est lui ou soi qui tremble. »

Aujourd’hui, quelque chose s’est déplacé dans ma tête.

Je ne saurais dire quoi.

Peut‑être un fil qui a cédé, peut‑être une porte qui s’est ouverte.

La marche était la même que d’habitude, mais je ne reconnaissais plus rien.

Ni les arbres, ni les hommes, ni même mes propres pas.

La chaleur vibrait au‑dessus du sol comme une peau vivante.

Par moments, j’avais l’impression que la route respirait.

Elle se soulevait légèrement, puis retombait, comme un animal endormi.

Je me suis demandé si nous marchions sur un pays ou sur un corps.

Les silhouettes de mes camarades ondulaient devant moi.

Elles semblaient se dissoudre, puis se reformer, comme si la Russie jouait avec elles.

J’ai cru voir Morel marcher sans tête.

Je me suis frotté les yeux : ce n’était qu’un pan de fumée.

Ou peut‑être autre chose.

À un moment, j’ai entendu une voix.

Claire, proche, presque familière.

Elle disait mon nom.

Je me suis retourné : personne.

La colonne avançait, lourde, silencieuse.

J’ai pensé à ma mère, puis à ma sœur, puis à personne.

La voix a recommencé, plus douce, comme un souffle dans l’oreille.

Je ne sais pas si elle venait du vent ou de moi.

La forêt, de chaque côté, semblait se pencher vers nous.

Les troncs étaient trop droits, trop blancs, trop nombreux.

On aurait dit des silhouettes immobiles, des sentinelles sans visage.

J’ai eu la sensation qu’elles nous observaient, qu’elles attendaient quelque chose.

Peut‑être notre chute.

Peut‑être notre consentement.

À la halte, j’ai bu un peu d’eau.

Elle avait un goût de métal et de feuilles mortes.

Quand j’ai relevé la tête, le ciel tournait lentement, comme un grand disque bleu.

J’ai dû m’asseoir.

Le sol bougeait sous moi, très légèrement, comme un bateau.

Je ne sais plus très bien ce qui est vrai.

Je sais seulement que la Russie nous travaille de l’intérieur.

Elle nous prend par les sens, par les nerfs, par les rêves.

Elle nous façonne à son image : vaste, vide, insondable.

Ce soir, en écrivant, mes mains tremblent.

Je ne sais pas si c’est la peur, la fatigue, ou ce pays qui s’insinue en moi.

Mais je sens que je glisse.

Et j’ai peur de ce qu’il y a en bas.

 

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