Françoise de Graffigny, Lettres d’une Péruvienne. Le regard étranger sert à critiquer la société française, l’éducation, la religion, le mariage et la condition des femmes
05 mai 2026/image%2F7219821%2F20260505%2Fob_963329_portrait-de-franc-oise-d-issembourg-d.jpg)
Lettres d’une Péruvienne est un roman épistolaire majeur de Françoise de Graffigny, publié en 1747 puis dans une version définitive en 1752 ; il met en scène Zilia, jeune Inca enlevée par les Espagnols, dont le regard étranger sert à critiquer la société française, l’éducation, la religion, le mariage et la condition des femmes. Françoise de Graffigny elle-même fut une femme de lettres importante du XVIIIe siècle, née à Nancy en 1695, célèbre de son vivant, puis longtemps oubliée avant une redécouverte au XXe siècle.
Le roman relève du roman par lettres et du roman sentimental, mais Graffigny y combine aussi l’exotisme, le décentrement du regard et une dimension philosophique très liée aux Lumières. Zilia écrit d’abord à Aza par quipos, puis, en France, son apprentissage de la langue devient aussi un apprentissage critique du monde social qui l’entoure. La fin est remarquable pour l’époque : Zilia refuse de se soumettre à un homme, choisit la liberté et non le mariage, ce qui a surpris les contemporains et nourri des réactions sévères.
L’originalité du roman tient d’abord au point de vue étranger : Zilia observe la France comme une société étrange, ce qui permet une satire des usages français par contraste. La forme épistolaire donne une forte intensité subjective, mais Graffigny en bouscule aussi les règles : le récit est largement monodique, sans véritable échange de lettres, et la dimension paratextuelle est volontairement réduite. Le texte joue enfin sur plusieurs registres — sensibilité, ironie, critique morale, réflexion sur le langage — avec une héroïne qui passe de la plainte à l’indépendance intellectuelle.
Le succès à l’époque est clairement confirmé par les faits éditoriaux : plus de quarante éditions en cinquante ans, des traductions dès le XVIIIe siècle, et une présence parmi les romans français les plus lus de 1747 à 1760. L’œuvre a même suscité des modes et des réécritures, signe d’un retentissement exceptionnel dans son temps. En revanche, ce succès n’a pas été continu : le roman a été largement oublié après la Révolution, puis redécouvert au XXe siècle, notamment par les études féministes et les gender studies. Autrement dit, le triomphe contemporain est réel, mais la postérité a connu une longue éclipse avant un regain d’intérêt critique.
Françoise de Graffigny est une autrice lorraine du XVIIIe siècle, rattachée au mouvement des Lumières, connue aussi pour Cénie et pour une très vaste correspondance. Son parcours personnel, marqué par un mariage malheureux, puis par son entrée dans les milieux littéraires parisiens, éclaire la force de ses portraits féminins et sa sensibilité aux rapports de domination. Dans Lettres d’une Péruvienne, cette expérience nourrit une écriture attentive à l’enfermement des femmes, à leur éducation et à leur autonomie.
C’est un roman à la fois mondain, critique et audacieux, qui a rencontré un immense succès au XVIIIe siècle, sans conserver ensuite une visibilité continue dans le canon littéraire.
Comparaison avec Lettres persanes de Montesquieu
Les deux romans sont très proches par leur procédé de décentrement : Montesquieu comme Graffigny utilisent un regard étranger pour critiquer la société européenne, ses mœurs, ses préjugés et ses institutions. Mais Lettres d’une Péruvienne pousse plus nettement la réflexion vers la condition féminine et l’émancipation de l’héroïne, alors que Lettres persanes vise plus largement la satire politique, religieuse et sociale.
Dans les deux cas, la forme épistolaire permet de créer une impression de spontanéité et de vérité tout en multipliant les angles de vue. Les auteurs se servent aussi de l’exotisme comme d’un masque critique : la Perse chez Montesquieu, le Pérou chez Graffigny. Enfin, les deux œuvres appartiennent aux Lumières par leur combat contre les illusions, les abus de pouvoir et l’arbitraire social.
Chez Montesquieu, la pluralité des lettres et des personnages produit une fresque très mobile, ironique et philosophique, avec des lettres célèbres comme celle sur les Troglodytes ou la dénonciation du despotisme. Chez Graffigny, le dispositif est plus resserré et plus intimiste : Zilia occupe presque seule le devant de la scène, et le roman devient un apprentissage de soi autant qu’une critique du monde. Montesquieu privilégie souvent l’ironie distante, tandis que Graffigny mêle sensibilité, réflexion morale et affirmation progressive d’une liberté féminine.
C’est sans doute le point de divergence le plus net. Dans Lettres persanes, la question féminine est présente surtout à travers le sérail, le harem et la révolte finale de Roxane, qui symbolise l’échec du pouvoir masculin absolu. Dans Lettres d’une Péruvienne, au contraire, l’héroïne est le centre du roman et sa décision finale de refuser la dépendance conjugale donne au texte une portée proto-féministe très marquée.
Montesquieu invente un grand roman de la distance critique, à la fois satirique, philosophique et politique. Graffigny reprend cette invention mais la transforme en roman de la subjectivité féminine, de l’éducation et de l’autonomie. On peut donc dire que Graffigny écrit après Montesquieu, mais aussi contre une partie de son modèle, en déplaçant le centre de gravité du regard étranger vers l’expérience des femmes.
Une formule simple résumerait l’écart : Montesquieu observe la société par l’extérieur pour la juger, Graffigny fait de cette extériorité une voie d’accès à l’indépendance d’une femme.