Lettre apocryphe de Sylvain Gauthier à Asmodée, intendant des maisons de jeux aux Enfers
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À Monsieur Asmodée,
démon de son état — et, dit-on, d’un certain discernement,
Permettez qu’un de vos correspondants involontaires prenne la plume, non pour se plaindre — ce serait vous faire trop d’honneur — mais pour éclaircir quelques malentendus dont, j’en ai peur, vous êtes moins la cause que le prétexte.
On vous prête, cher Asmodée, une influence considérable. Vous seriez le grand instigateur de nos égarements, le conseiller officieux de nos bassesses, l’architecte discret de nos ridicules. Voilà qui est flatteur. Pour vous. Mais légèrement excessif pour nous disculper.
Car enfin, si vous avez semé quelques graines, il faut bien reconnaître que le terrain était d’une fertilité remarquable. Nous n’avons pas attendu votre aimable intervention pour cultiver l’illusion, pratiquer l’égoïsme ou raffiner l’hypocrisie. À cet égard, votre réputation me semble relever d’un abus de publicité.
Je vous accorde toutefois un mérite : vous avez le goût de la mise en scène. Là où nous péchons par naïveté, vous introduisez une élégance dans la chute, un style dans la compromission. Vous ne corrompez pas, vous perfectionnez. Et c’est sans doute ce qui vous rend fréquentable.
Depuis quelque temps, vous me soufflez — avec cette délicatesse qui vous caractérise — que tout n’est que comédie. Que les vertus sont des masques, les élans des calculs, les fidélités des arrangements. Je vous entends fort bien. Et, par moments, je vous crois. Mais convenez qu’il serait d’une monotonie accablante que vous eussiez toujours raison.
Aussi me suis-je permis de conserver quelques illusions, par pur esprit de contradiction. Non qu’elles soient solides — elles ont la consistance de ces décors de théâtre que vous affectionnez — mais elles ont au moins l’avantage de rendre la pièce supportable.
Vous voyez, je ne suis pas dupe de vos procédés. Vous n’imposez rien : vous suggérez. Vous n’ordonnez pas : vous insinuez. Vous êtes moins un tyran qu’un chroniqueur malveillant, toujours prêt à révéler le dessous des cartes, mais jamais à quitter la table. Une sorte de moraliste, en somme — ce qui est, pour un démon, une carrière assez originale.
Quant à moi, je persiste à vivre comme si vous aviez tort, tout en sachant que vous avez souvent raison. C’est une position inconfortable, mais elle a le mérite de ne satisfaire ni l’un ni l’autre. Je m’y tiens par goût de la contradiction — et peut-être par une forme de paresse morale que vous ne désapprouverez pas.
Ne vous attendez donc ni à ma conversion, ni à ma révolte. Je vous fréquente comme on fréquente un esprit brillant dont on se méfie : avec intérêt, mais sans abandon. Vous m’ennuyez moins que les vertueux, ce qui n’est pas peu dire, mais je ne vous ferai pas le plaisir de vous appartenir.
Recevez donc, cher Asmodée, l’assurance de ma considération distraite — et de ma résistance polie.
— Votre obligé malgré lui,
un homme parfaitement imparfait