L’œuvre d’Anne Serre enchante ou laisse interdit. En France, on la juge souvent « inclassable », comme si on renonçait à la comprendre. Pour la première fois, nous lisons ses Carnets, Rêve cette nuit, qui rejoignent ceux de Pierre Bergounioux et Peter Handke dans une prestigieuse collection invisible des éditions Verdier. On y découvre, décalée par rapport à la production actuelle, une théorie créatrice géniale et mouvante où le mystère de la littérature, loin d’être élucidé, occupe une place centrale.
Le jeu et la drôlerie consubstantiels aux « trois inventeurs du roman, Cervantès, Rabelais et Sterne » le sont aussi à Anne Serre. Elle tient à ce « sourire moqueur » du narrateur, présent derrière chacun de ses livres comme ici, où elle tend, dès la première page, un premier piège : une citation de Tomas Tranströmer sur le temps qui ne serait pas « une distance en ligne droite mais un labyrinthe ». Les dates de ces Carnets, de 2002 à 2024, paraissent des trompe-l’œil. Aucune référence n’est faite à une actualité politique ou littéraire. Le temps qui s’y dépose, élastique, circulaire, appartient à la littérature, aux rêves, aux réflexions et observations de celle qui se prépare, toujours, à écrire. Il y a bien là pourtant une chronologie, celle du passage de l’innocence à la maturité, de l’imaginaire à l’expérience, d’une conscience trouble de la qualité « un peu somnambulique » de ses écrits à la capacité – symbolisée par la publication de ces Carnets – d’embrasser du regard une œuvre désormais riche d’une vingtaine de livres.
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