Léautaud, Paul, né le 18 janvier 1872 à Paris (1er) et mort le 22 février 1956 à Châtenay-Malabry, occupe une position singulière. Écrivain marginal, autodidacte, chroniqueur dramatique au Mercure de France, il s’est fait connaître par son franc-parler, son ironie et son refus absolu des conventions littéraires. Sa notoriété publique vient tardivement, notamment grâce à ses entretiens radiophoniques avec Robert Mallet (1950), où son ton libre et caustique fascine. Il n’est pas un romancier majeur, ni un théoricien, mais un écrivain de la parole vive, un styliste du fragment, un moraliste moderne. Sa contribution essentielle est d’avoir fait du journal une œuvre littéraire à part entière.

Le Journal littéraire est l’œuvre de toute une vie, tenu de 1893 à 1956, soit plus de soixante ans d’écriture quotidienne ou quasi quotidienne. Il s’agit d’un laboratoire de soi : Léautaud y note ce qu’il voit, entend, ressent, sans volonté de justification ni d’édification utilisant un style direct, spontané, sarcastique : formules lapidaires, ironie, anticléricalisme, refus du lyrisme. C’est également une chronique du milieu littéraire : portraits de Vallette, Rachilde, Schwob, Valéry, Giraudoux, Apollinaire…, une vie de bohème : pauvreté, solitude, amours compliquées, passion pour les animaux. Bref, une écriture sans fard : Léautaud revendique l’absence de « métier d’écrire » ; pour lui, le journal est un mode de vie. Le Journal est ainsi une archive brute, un autoportrait sans complaisance, un miroir cru de l’homme et de son époque.

Les sources indiquent clairement l’existence de deux éditions complètes du Journal littéraire, aujourd’hui difficiles à trouver en édition courante. On estime les raisons principales au volume colossal : près de 10 000 pages manuscrites, nécessitant des choix éditoriaux drastiques ; aux différences éditoriales : l’édition Guyot–Pia (Gallimard / Mercure de France) propose une anthologie d’environ 1 000 pages, saluée pour sa cohérence ; une autre édition complète, plus exhaustive, intègre des textes retrouvés, des journaux particuliers, des fragments non publiés du vivant de l’auteur. À cela s’ajoute une censure et une autocensure : certains passages intimes ou polémiques ont été publiés tardivement.

Signalons un travail critique en cours : des chercheurs travaillent à une refonte annotée, intégrant les « pages retrouvées » et les correspondances. En somme, les deux versions reflètent deux philosophies éditoriales : la synthèse lisible contre l’exhaustivité critique.

Léautaud pousse le journal à son point extrême : refus de la pose littéraire, refus de la psychologie profonde, refus de la justification morale. Il écrit pour lui-même, non pour la postérité — ce qui paradoxalement lui donne une force littéraire unique. Il rédige en moraliste du XXᵉ siècle. Comme les moralistes classiques, il observe, juge, tranche. Mais son regard est plus cru, plus moderne, plus désenchanté. Le journal devient : un atelier (brouillons, citations, esquisses), un répertoire de portraits, un théâtre du quotidien, un anti-roman, où la vie brute remplace la fiction. Son mélange de sécheresse, d’humour noir, de misanthropie et de tendresse (notamment pour les animaux) crée une tonalité immédiatement reconnaissable.

Les recherches récentes montrent une vigueur renouvelée des études léautaudiennes. Les tendances actuelles : travaux universitaires sur le journal comme forme littéraire moderne ; projets d’édition critique du Journal littéraire et des correspondances ; ressources numériques (site Léautaud.com) recensant bibliographies, études, textes retrouvés ; réévaluations de son rôle dans l’histoire du Mercure de France et du milieu littéraire du début du XXᵉ siècle ; intérêt médiatique constant pour la figure du misanthrope génial, notamment dans les revues littéraires (NRF, dossiers critiques).

Léautaud reste ainsi une figure paradoxale : marginal, mais incontournable pour comprendre la modernité diaristique. Léautaud est un écrivain de la vérité immédiate, un diariste qui a fait du journal une œuvre totale. Son Journal littéraire constitue un monument de sincérité brutale, un témoignage unique sur la vie littéraire, un laboratoire d’écriture, un miroir sans fard de l’homme et de son époque. Les deux versions du journal reflètent la tension entre lisibilité et exhaustivité, et l’actualité critique montre un renouveau d’intérêt pour son œuvre.

 

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