Lettres de Raymond Chandler. De véritables essais épistolaires sur l'art du roman policier (dont est né le fameux essai The Simple Art of Murder)
16 août 2026/image%2F7219821%2F20260816%2Fob_d656fe_gettyimages-517246250-612x612.jpg)
Raymond Chandler (1888-1959), l'auteur du Grand Sommeil et du Long Adieu, était un correspondant prolifique. Ses lettres n'ont pas été rassemblées de son vivant mais publiées après sa mort, notamment dans deux recueils de référence : Raymond Chandler Speaking (1962, éd. Dorothy Gardiner et Kathrine Sorley Walker) et The Raymond Chandler Papers: Selected Letters and Nonfiction 1909-1959 (2000, éd. Tom Hiney et Frank MacShane), ainsi que les Selected Letters éditées par Frank MacShane en 1981.
L'essentiel de la correspondance conservée s'étend des années 1930 aux années 1950, avec une intensité particulière après 1939 (au moment où sa carrière de romancier décolle) et surtout après 1954, année de la mort de sa femme Cissy. Veuf, isolé, alcoolique et dépressif, Chandler écrit alors un nombre considérable de lettres jusqu'à sa propre mort en 1959.
- James Sandoe : bibliothécaire à l'Université du Colorado et critique de romans policiers — son correspondant le plus régulier, avec qui il discute littérature, cinéma, chats, et théorie du roman policier.
- Alfred et Blanche Knopf : ses éditeurs américains.
- Hamish Hamilton : son éditeur britannique, avec qui les échanges deviennent très personnels après 1954.
- Charles Morton : rédacteur à l'Atlantic Monthly.
- Erle Stanley Gardner : confrère auteur de romans policiers (créateur de Perry Mason).
- Vers la fin de sa vie : Helga Greene (sa dernière agente, avec qui il eut une relation) et Natasha Spender, épouse du poète Stephen Spender, qui devint une proche confidente à Londres.
Le ton de la correspondance est vif, sarcastique, souvent drôle, digressif — on y retrouve la même oreille pour la phrase que dans ses romans. Chandler y développe de véritables essais épistolaires sur l'art du roman policier (dont est né le fameux essai The Simple Art of Murder), y règle ses comptes avec Hollywood et l'industrie du cinéma, commente ses confrères (Agatha Christie, Dashiell Hammett, Dorothy Sayers), et se livre à des observations mordantes sur l'édition et la critique littéraire. Il y défend par exemple l'idée qu'on ne peut avoir d'art sans goût public, ni de goût public sans un sens du style et de la qualité dans toute la structure.
Après 1954, le ton change profondément : la causticité littéraire cède souvent la place à une détresse personnelle nue, sur le deuil, la solitude et l'alcool. Le cas le plus frappant est documenté par Natasha Spender elle-même, dans un mémoire publié dans la Partisan Review (1978). Quelques mois après la mort de sa femme et quelques semaines après sa propre première tentative de suicide, Chandler, âgé de 67 ans, arriva en Angleterre et s'installa au Connaught Hotel — toujours suicidaire, malade, très alcoolique, absorbé dans ce qu'il appelait le « long cauchemar » du deuil. C'est dans ce contexte, au printemps 1955, que Chandler correspond avec Hamish Hamilton et Natasha Spender : des lettres où l'humour noir habituel ne masque plus tout à fait le désespoir, où il évoque directement l'épisode où il avait tiré sur lui-même dans sa salle de bain — un geste que ses biographes (MacShane, Hiney) considèrent comme une tentative de suicide, bien qu'il l'ait lui-même parfois minimisé après coup dans ses lettres, l'attribuant à l'ivresse ou au désarroi plutôt qu'à une intention claire.
C'est cette ambiguïté — un homme brillant et ironique qui continue d'écrire des lettres pleines d'esprit tout en laissant filtrer, par bribes, un effondrement réel — qui rend ces lettres de 1954-1955 si troublantes à lire rétrospectivement.