Jennifer Rivière décrypte Le neveu de Wittgenstein de Thomas Bernhard. Une autobiographie sans intimité
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Le neveu de Wittgenstein (1972) appartient au cycle autobiographique central de Bernhard et condense sa manière : une autobiographie sans intimité, une introspection qui passe par la maladie, l’amitié, la claustration viennoise et la mise en scène d’un “je” paradoxal, à la fois hyper‑présent et fuyant. C’est l’un des livres où se cristallise le mieux sa vision de Vienne comme théâtre morbide et grotesque.
Bernhard écrit Le neveu de Wittgenstein au début des années 1970, période où il entreprend son grand cycle autobiographique (L’Origine, La Cave, Le Souffle, Le Froid, Un enfant).
Ce moment est marqué par : une stabilisation stylistique — longues périodes, ressassement, ironie noire, circularité ; une obsession de la maladie — tuberculose, séjours en sanatorium, fragilité physique ; un rapport conflictuel à l’Autriche — dénonciation de la médiocrité culturelle, du provincialisme, du refoulement du passé nazi ; une réflexion sur l’amitié et la folie — thème central du livre.
Le texte est écrit après la mort de Paul Wittgenstein (1967), ami de Bernhard, neveu du philosophe Ludwig Wittgenstein. Le livre est donc aussi un tombeau, un exercice de mémoire.
Le neveu de Wittgenstein raconte deux expériences parallèles : l’hospitalisation de Bernhard au sanatorium de Grafenhof et les séjours de Paul Wittgenstein dans une clinique psychiatrique viennoise. Ces deux espaces — sanatorium et clinique — deviennent des laboratoires de l’existence, où Bernhard observe : la fragilité du corps, la folie comme miroir de la société, la solitude radicale de l’individu, la comédie tragique des institutions médicales.
L’amitié avec Paul Wittgenstein est décrite comme une communauté de désespérés, mais aussi comme un lien d’une intensité rare, presque mystique.
Bernhard n’écrit jamais une autobiographie classique. Dans ce livre, l’écriture du moi passe par plusieurs angles. La vie à Vienne : Vienne est un personnage, ville de culture mais aussi de décomposition, elle apparaît : étouffante, théâtrale, hypocrite, fascinante dans sa décadence. Bernhard y voit un décor où l’individu se perd, où la maladie et la folie deviennent des révélateurs. La maladie comme identité : le “je” bernhardien se construit dans la fragilité ; la maladie n’est pas un accident, mais une condition existentielle. L’introspection par la relation : Bernhard parle de lui en parlant de l’autre ; Paul Wittgenstein devient un miroir, un double, un frère en négativité.
Il s’agit d’une autobiographie sans confession. Comme toujours chez Bernhard : pas de psychologie explicite, pas de dévoilement sentimental, pas de récit linéaire. L’introspection est structurelle, pas émotionnelle : elle passe par la forme, la répétition, la mise en scène du discours.
Le neveu de Wittgenstein occupe une position singulière dans l’œuvre de Bernhard. C’est un pivot du cycle autobiographique. Certes, ce livre n’appartient pas aux cinq volumes strictement autobiographiques, mais il en partage la tonalité et les motifs. C’est une autobiographie latérale, un complément essentiel. C’est un sommet de la prose bernhardienne.
Le livre condense la phrase bernhardienne en spirale, l’humour noir, la lucidité désespérée,la critique sociale. C’est un texte sur l’amitié comme tragédie ce qui est rare chez Bernhard : l’émotion affleure. Le livre est l’un des plus “affectifs”, même si l’affect est toujours filtré. C’est aussi un portrait de l’Autriche post‑guerre. Le texte participe à la grande entreprise bernhardienne : démystifier l’Autriche, montrer ses refoulements, ses hypocrisies, sa violence douce.
Ce livre est central parce qu’il articule trois dimensions essentielles de Bernhard : le moi (maladie, solitude, survie), l’autre (Paul Wittgenstein comme double tragique),le monde (Vienne comme scène de la décadence).
Dans ce court ouvrage, on voit Bernhard se penser en pensant l’autre. L’écriture y devient un acte de survie.