Portrait à charge de l’égocentrique mâle. Un billet de Nina Martinez
23 juin 2026/image%2F7219821%2F20260623%2Fob_df756c_istockphoto-1135064348-612x612.jpg)
L’égocentrique mâle n’entre jamais dans une pièce : il y tombe comme un piano mal accordé, persuadé que le fracas qu’il provoque est de la musique. Il a cette manière d’occuper l’espace qui rappelle les vieilles armoires normandes : massif, encombrant, impossible à déplacer, et surtout persuadé d’être un héritage précieux alors qu’il n’est qu’un meuble dont personne n’ose se débarrasser.
Il parle de lui comme d’un chef‑d’œuvre en péril, d’un génie incompris, d’un phénomène rare — alors qu’il est, en réalité, l’un des produits les plus banals de la chaîne de fabrication humaine. Il se croit unique parce qu’il ne se regarde jamais assez longtemps pour constater qu’il ressemble à tous les autres qui se croient uniques. Son narcissisme n’a même pas la décence d’être original.
L’égocentrique mâle possède un talent remarquable : il transforme tout échange en séance d’admiration obligatoire. Vous pensiez discuter ? Non. Vous êtes là pour applaudir. Vous pensiez partager ? Non plus. Vous êtes un microphone. Il ne dialogue pas, il s’écoute résonner. Il ne répond pas, il rebondit. Il ne réfléchit pas, il s’exhibe. Il a la conversation d’un miroir fêlé : tout revient vers lui, déformé, amplifié, et inutile.
Son rapport aux autres est d’une simplicité biblique : il y a lui, et il y a les figurants. Les premiers rôles sont déjà pris — par lui. Les seconds rôles aussi — par lui. Les rôles muets ? Encore lui, mais en plus modeste, ce qui lui donne l’impression d’être polyvalent. Il ne voit dans les autres que des surfaces réfléchissantes : des yeux pour l’admirer, des oreilles pour l’écouter, des mains pour l’applaudir. S’ils cessent de remplir leur fonction, il les remplace comme on change une ampoule.
L’égocentrique mâle adore raconter ses exploits, même quand ils n’existent pas. Il enjolive, il amplifie, il invente. Il se fabrique une légende personnelle avec la même rigueur qu’un enfant qui dessine un dragon : beaucoup d’enthousiasme, aucune cohérence. Il se présente comme un stratège visionnaire alors qu’il peine à anticiper les conséquences de ses propres phrases. Il se croit irrésistible parce qu’il confond l’insistance avec le charme.
Il a cette susceptibilité de cristal qui se brise au moindre souffle. Le contredire, c’est l’attaquer. Ne pas l’admirer, c’est le trahir. Ne pas rire à ses blagues, c’est le persécuter. Il vit dans une paranoïa douce où le monde entier complote pour ne pas reconnaître son génie. Il se plaint d’être incompris, mais il ne s’est jamais donné la peine d’être compréhensible.
Et pourtant, derrière cette carapace d’arrogance, il y a un vide sonore, un gouffre qui résonne. L’égocentrique mâle n’est pas sûr de lui : il est sûr de ne pas supporter de ne pas l’être. Alors il parle, il parade, il s’invente. Il se gonfle comme un ballon de baudruche, avec la même destinée : éclater à la première aiguille.