Journal de marche d’ Eugène Lousteau — 3 juillet 1812, route de Vilna à Vitebsk (4)
03 juin 2026
« Ce n’est pas la guerre qui nous use : c’est l’attente de ce qu’elle promet. »
Nous avons quitté Vilna hier à l’aube.
La ville, derrière nous, ressemblait à un rêve mal éteint : des rues encore pleines de blessés, des magasins vides, des soldats étendus dans les cours comme des ombres trop lourdes pour se relever. On dit que l’Empereur est furieux de l’état des vivres et des hôpitaux. Moi, je crois surtout qu’il est surpris : la Russie ne se laisse pas prendre comme une forteresse, elle se dérobe.
La route est devenue un long ruban de poussière.
Elle colle à la peau, s’infiltre dans la bouche, se mêle à la sueur.
Quand je respire, j’ai l’impression d’avaler de la cendre.
Aujourd’hui, deux hommes de mon escouade ont disparu.
On ne sait pas s’ils ont déserté ou s’ils se sont simplement égarés dans les bois.
Le sergent dit que ceux qui quittent la colonne ne reviennent jamais.
La forêt est trop vaste, trop silencieuse, trop étrangère.
Je me suis surpris à regarder les arbres comme on regarde des guetteurs.
À midi, nous avons croisé un convoi de blessés.
Ils étaient étendus sur des charrettes branlantes, les yeux ouverts mais sans regard.
L’un d’eux murmurait : « Ce n’est que le début… ce n’est que le début… »
Je ne sais pas ce qu’il avait vu, mais ses mots m’ont suivi toute la journée comme une ombre.
La faim devient une compagne fidèle.
On mange du pain moisi, parfois un peu de viande salée qui sent déjà le rance.
Un camarade a trouvé un sac de pommes de terre abandonné dans un fossé.
Nous les avons partagées comme un trésor.
Je n’aurais jamais cru qu’une pomme de terre crue puisse avoir le goût du bonheur.
Ce soir, le ciel est rouge, comme s’il brûlait au loin.
Certains disent que ce sont les Russes qui incendient les villages avant notre arrivée.
D’autres pensent que c’est un mauvais présage.
Moi, je ne sais plus quoi croire.
Je sens seulement que nous avançons vers quelque chose qui nous dépasse.
Je continue d’écrire, parce que c’est la seule manière de ne pas me dissoudre dans cette marche interminable.
Si un jour quelqu’un lit ces pages, qu’il sache que nous n’étions pas des héros, mais des hommes qui essayaient de tenir debout.