Antisémitisme, antisionnisme. Mon opposition à la stratégie de Netanyahou n'a rien d'antisémite. Un billet de Serge Bénard
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D’après Sartre, dans ses Réflexions sur la question juive, « Si le Juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait ». Avant cette lecture, vers mes vingt ans, la « question juive » ne m’avait jamais vraiment préoccupé. D’ailleurs, lorsque j’étais enfant, j’ai rarement entendu des remarques particulières chez moi et dans notre entourage. Ou peut-être les ai-je oubliées ou ne les avais-je pas comprises.
Le mot « youpin » ne m’était sans doute pas totalement étranger, mais si mon souvenir est bon, je l’ai entendu clairement pour la première fois dans la cour du collège (où j'étais en seconde). Un élève de ma classe en apostrophait un autre : « Sale youpin ! » Le père de l’insulté, propriétaire d’un magasin cossu de prêt-à-porter dans l’une des artères principales de Rouen, prit fort mal cette injure. Il rencontra l’autre père concerné – un boucher d’Yvetot, petite ville du Pays de Caux où les parents d’Annie Ernaux ont tenu leur café-épicerie – dans le bureau du directeur de l’établissement. Je crois que ce face-à-face n’a donné lieu qu’à des excuses… J’ai souvenir aussi qu’en classe de troisième, un élève peu sympathique et assez marginal, à la chevelure rousse, était dispensé de présence le samedi. Mes souvenirs lui font parfois porter une kipa, mais ne s’agit-il pas d’une construction à posteriori ? En outre, il fumait entre deux cours des cigarettes à l’eucalyptus dont l’odeur sèche et boisée m’est de ce fait devenue insupportable. Là se limitait ma culture sur le sujet… Il n’y avait donc pas matière à antisémitisme.
Outre la lecture de Sartre, c’est la rencontre de ma future femme qui m’a fait prendre conscience de la présence de juifs dans notre société. Encore aujourd’hui, cette question reste anecdotique à mes yeux. Par contre, la personne épousée en question n’était pas dans ce cas. Aucun nom propre d’origine israélite ne lui échappe – il va de soi que cet intérêt n’a rien à voir avec l’antisémitisme – et elle pense avoir du sang juif par sa mère. Encore maintenant, il faut qu’elle me souligne la chose pour que j’en prenne conscience. La réalité, c’est que cela ne m’intéresse pas. Je vis en France et l’origine ethnique, politique ou religieuse de mes concitoyens me paraît tout à fait secondaire… à condition qu’eux-mêmes adoptent une attitude semblable, ce qui, malheureusement, semble parfois difficile pour cette diaspora – et elle n’est pas la seule – qui a tendance à se considérer « de passage » comme m’a dit un jour un ami juif. L’exil continuerait donc ?
Hélas ! Rien n’est simple dans une collectivité nationale. La persistance de l’antisémitisme m’oblige à en avoir conscience, à le fustiger et à le combattre si nécessaire. D’autre part, l’attitude des dirigeants actuels d’Israël me pose problème. Leur comportement totalitaire à l’égard des Palestiniens m’a toujours paru déplacé et mortifère. Je ne confonds pas antisionisme et antisémitisme, je sais que tous les Israéliens ne sont pas à mettre dans le même sac que Netanyahu et ses alliés intégristes, les ultra-orthodoxes ou Haredim (les Craignant-Dieu) ! Je confirme donc ceci : je suis antisioniste et cela n’a rien à voir avec l’antisémitisme, comme M. Macron essaie de nous le faire croire subrepticement dans un amalgame douteux…
J’ai terminé récemment le volumineux ouvrage Comment le peuple juif fut inventé ? de Shlomo Sand, paru en 2008. Un livre passionnant, même si controversé. Cet historien enseigne l’histoire contemporaine à l’université de Tel-Aviv. D’après lui, le peuple juif en question n’existe pas, mais il correspond à une mosaïque de communautés judaïques installées en Afrique du Nord, en Europe du Sud et au Proche-Orient, avec d’autres, réparties de par le monde. Pour Sand, ces populations ne se définissaient qu’à travers une appartenance religieuse commune et ne se percevaient donc pas comme un peuple. En résumé, la diaspora juive résulterait de moult conversions successives. On comprend ainsi que les Juifs n’ont pas été chassés de Palestine voici vingt siècles et que les Ashkénazes ne seraient rien d’autre que des descendants de Khazars convertis. À ses yeux, ce sont donc les historiens sionistes du XIXe siècle qui ont inventé le peuple juif.
La dernière partie du livre constitue un véritable réquisitoire contre l’état israélien. Depuis sa fondation, voici plus de soixante-dix ans, celui-ci ne se considère toujours pas comme la république de tous ses citoyens. Si Israël se revendique « État des Juifs du monde entier », il pratique en effet à l’égard d’un quart de ses habitants une sévère et inflexible discrimination en ne leur accordant pas le statut de citoyens de plein droit. Israël n’est donc pas une démocratie, même si la nôtre, historiquement différente, ne vaut guère mieux.
Juste avant cet ouvrage étonnant, j’avais lu La mort du Khazar rouge, le premier roman policier du même Shlomo Sand. Dans cette œuvre consistante et réellement remarquable, l’auteur mêle avec brio l’Histoire – dans l’esprit de Comment le peuple juif fut inventé ? – et une intrigue criminelle sophistiquée digne des meilleurs auteurs de polar. Un excellent roman soutenu par un suspense brillantissime.