Le billet d'Irène Bertin. Le rustique (toute ressemblance...)
13 mai 2026/image%2F7219821%2F20260513%2Fob_f41e1d_billet-bertin-050526.jpg)
Il y a des hommes qui portent la terre sur eux comme un mérite, et la boue comme un titre. Ils appellent simplicité ce qui n’est que dureté, et vertu ce qui n’est que privation d’esprit. Leur rusticité n’est point innocence, mais ignorance satisfaite ; ils s’y tiennent comme en une forteresse, d’où ils regardent avec défiance tout ce qui n’est pas eux.
Ils méprisent les usages polis, non qu’ils les jugent mauvais, mais parce qu’ils les ignorent ; et de ce qu’ils ne savent point faire une chose, ils concluent qu’elle est vaine. Leur franchise n’est qu’une brutalité sans frein : ils disent tout, non par amour de la vérité, mais faute de savoir se taire. Ils blessent sans voir, et s’en glorifient comme d’une droiture.
On les entend louer la nature, mais c’est pour excuser leur négligence ; vanter le bon sens, mais c’est pour cacher leur paresse d’apprendre. Ils se disent ennemis de l’artifice, et sont pourtant pleins de détours grossiers ; ils fuient la finesse, qui les éclairerait, et s’attachent à une lourdeur qu’ils prennent pour de la force.
Il y a, dans leur manière de vivre, une certaine économie qui pourrait passer pour sagesse, si elle n’était mêlée d’une avarice de pensée et de cœur. Ils ménagent tout, hors les autres : les choses, parce qu’elles leur servent ; les hommes, jamais, parce qu’ils ne les comprennent pas.
Ainsi la rusticité, que quelques-uns admirent comme un reste d’âge d’or, n’est souvent qu’un âge de fer mal poli, où l’esprit ne s’est point encore levé, et où l’homme, content d’être peu, se défend soigneusement de devenir davantage.