Patricia Highsmith (1921-1995), romancière américaine qui vécut longtemps en France, prétendait ne pas écrire des romans policiers mais des thrillers psychologiques : "J'accepte l'idée d'être rangée parmi les auteurs de « suspense » mais je n'écris pas d'intrigues policières." Pourtant elle a été couronnée par le Gold Dagger Award et le Grand prix de la littérature policière… Et aujourd’hui, elle est considérée comme une écrivaine de polars parmi les meilleurs du genre. Il est vrai que n’appartiennent à cette catégorie ni le subjuguant Carol, livre culte de la communauté homosexuelle, ni Le Journal d’Édith (« où une femme à la vie sinistre s'invente une existence de rêve dans son journal intime »1), deux de ses livres, tout à fait remarquables par ailleurs mais qui n’ont rien de thrillers… Je pense avoir lu tous ses romans (je crois qu’il y en aurait 22, mais je n’ai pas compté depuis longtemps) ainsi que plusieurs recueils de nouvelles (Le Rat de Venise, L'Amateur d'escargot et La Proie du chat). Son unique essai, L'Art du suspense, écrit en 1966 fut publié en France en 1987, année où je l'ai lu.

Diariste au long cours, Highsmith a tenu des carnets et journaux intimes. À sa mort, on a retrouvé dans une armoire à linge dix-huit journaux intimes et trente-huit carnets, soit 8000 pages manuscrites. Il en a été tiré un millier (revu et corrigé par son éditrice Anna von Planta). On lit ces textes réunis sous le titre Les écrits intimes de Patricia Highsmith 1941-1995 (Calmann-Lévy éditeur).

Au plus fort de mon addiction pour Highsmith, je retrouve par hasard un pigiste qui avait travaillé pour moi quelques années plus tôt. Échange de poignées de mains et de brèves nouvelles. Je lui propose de nous revoir prochainement au cours d’un déjeuner, car il était spécialisé en écologie et très proche des problèmes de la nature. Il m’appelle quelques jours plus tard et nous prenons rendez–vous. Lors de ce repas, après avoir évacué diverses questions à propos d’une collaboration à l’hebdomadaire dont je dirige la rédaction, j’évoque Highsmith. À cette époque, mon immersion était telle que j’étais intarissable sur la question. Tom Ripley focalisait mon admiration. Criminel parfait, il a reçu de son auteure la grâce de tuer sans remords et de n’être jamais inquiété pour ses crimes, ce qui n’empêche pas le lecteur d’être soumis à une forte pression psychologique… Cette impunité me subjugue et je déroule mon admiration à peine interrompu de temps à autre par mon interlocuteur. Je ne peux pas oublier ce déjeuner. Quelque temps plus tard mon convive était arrêté pour meurtre. Il avait étranglé deux femmes : l’une quelque temps avant notre déjeuner, l’autre après celui-ci… Je n’ai jamais su ce qu’il avait pu penser de mon appréciation de Ripley. A-t-elle pu influencer son second crime, en lui laissant croire à sa chance, puisque son premier forfait était demeuré jusqu’alors impuni ? En tout cas, cette anecdote, même troublante, m’amuse encore.

S. B.

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1. Josiane Savigneau, Les Échos, le 29 octobre 2021.

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Patricia Highsmith, Les écrits intimes. 1941-1995. Journaux & carnets. Édité par Anna von Planta. Postface de Joan Schenkar. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Bernard Turle. Calmann-Lévy, 1 056 p., 35 €.

 

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