Le livre de raison est un registre domestique mêlant comptes et mémoires familiales, tenu surtout par le chef de famille, qui se développe en France du bas Moyen Âge au XIXᵉ siècle, avant d’être progressivement supplanté par d’autres formes d’écrits de soi, dont le journal intime. On en trouve des équivalents en plusieurs pays d’Europe, même si l’expression « livre de raison » reste spécifiquement française.

Le livre de raison (liber rationis / rationum) est à l’origine un livre de comptes domestiques où l’on note recettes, dépenses, acquisitions, baux, dettes et créances. Il devient rapidement un « mémorial domestique » : on y inscrit naissances, baptêmes, mariages, décès, alliances, testaments, donations, événements locaux marquants, parfois des notations météorologiques, politiques ou religieuses. Les contemporains y voient un instrument pour « compter les biens et compter les siens », c’est‑à‑dire gérer le patrimoine et conserver la mémoire du lignage. Le rédacteur typique est le père ou « chef de famille » (pater familias), souvent propriétaire rural, bourgeois urbain, notable ou artisan aisé ; le même volume se transmet de génération en génération, chaque successeur ajoutant ses propres notations. Des femmes tiennent aussi des livres de raison, notamment veuves gérant un patrimoine ou maîtresses de maison d’exploitations agricoles ou de maisons de commerce, même si la norme sociale désigne le père de famille comme scripteur légitime.

La destination première est familiale : informer les héritiers, justifier la gestion des biens, garder trace des actes sans dépendre uniquement des minutes notariales. Le livre peut servir de preuve auxiliaire : on y recopie ou résume contrats, testaments, baux, reconnaissances de dette, de façon à ce qu’ils puissent « faire foi » sous certaines conditions. La dimension morale est forte : le chef de famille « rend compte de ses actes » (dimension d’accountability) envers ses descendants, mêlant rationalité économique et responsabilité éthique. Il n’est pas destiné à la publicité au sens moderne (publication imprimée, lectorat large), mais il circule dans le cercle élargi de la parenté et peut être consulté en cas de litige, de partage ou de mariage. À l’époque contemporaine seulement, ces manuscrits acquièrent un « usage public » savant : dès la seconde moitié du XIXᵉ siècle, sociétés savantes et historiens d’histoire rurale et sociale publient ou exploitent de nombreux livres de raison.

Les plus anciens livres de raison connus remontent au XIVᵉ siècle (par ex. celui de Jean Blaise, médecin du roi Robert, 1313‑1337, conservé à Marseille).​ Le « grand siècle » français du livre de raison est le XVIIᵉ siècle ; la pratique reste très vivace au XVIIIᵉ siècle, favorisée par l’alphabétisation croissante et la diffusion de l’imprimé. Les contenus évoluent : au départ très comptables et juridiques, ils s’ouvrent peu à peu à des notations plus narratives (chroniques locales, guerres, épidémies, faits divers, réflexions religieuses), puis à des éléments plus personnels, sans pour autant devenir « journaux intimes ».À partir du XVIIIᵉ siècle surtout, le livre de raison entre en concurrence avec d’autres écrits ordinaires centrés sur l’individu : livres de souvenirs, récits de voyages, autobiographies, puis journaux intimes. Sur le plan quantitatif, un recensement commencé en 1954 a déjà identifié plus de 1 200 livres de raison conservés dans des institutions publiques françaises, ce qui laisse supposer un corpus beaucoup plus vaste, une part restant en mains privées.

Livres de raison « exceptionnels » 

et fortune historiographique

On ne repère pas un « best‑seller » du livre de raison comparable à un grand journal d’écrivain, mais certains ensembles ont acquis une notoriété particulière dans l’historiographie. Des exemples souvent cités sont ceux de la bourgeoisie méridionale, comme le livre de raison de Jaume Deydier, bourgeois d’Ollioules en Provence, commencé en 1477, qui est présenté comme un type classique du livre de raison urbain méridional.​ Les historiens modernes ont mis en avant plusieurs corpus régionaux ou familiaux pour l’étude de l’Ancien Régime (Provence, Languedoc, Sud‑Ouest), notamment à travers les travaux de Sylvie Mouysset (Papiers de famille. Introduction à l’étude des livres de raison, France, XVᵉ‑XIXᵉ siècle). L’intérêt pour ces sources se manifeste dès la fin du XIXᵉ siècle, lorsque le Comité des travaux historiques et scientifiques (CTHS) les met au programme de son congrès de 1885 et fixe la définition aujourd’hui classique en français.​ Aujourd’hui, ils sont largement utilisés pour l’histoire rurale, l’histoire de la famille, la démographie historique, l’histoire des sensibilités, et font l’objet de publications et d’expositions (par exemple, présentations récentes par des institutions comme l’Institut Calvet).

Pratiques voisines en Europe

Le phénomène du registre domestique mêlant comptes et mémoires n’est pas propre à la France, même si le terme « livre de raison » l’est. En Italie, on trouve des livres de comptes et de famille très proches, tenus de façon suivie par des lignages urbains ou ruraux ; certains auteurs considèrent que les Italiens ont laissé parmi les plus remarquables livres de ce type, héritiers des pratiques romaines de tenue de livres de recettes et de dépenses par le pater familias.​ Des formes de « livre‑journal » ou registres familiaux comparables sont signalées en Allemagne, en Pologne, aux Pays‑Bas et en Angleterre, même si la terminologie varie (Hausbuch, family book, housebook, etc.).​ Dans tous ces cas, on retrouve l’articulation entre comptabilité, mémoire familiale et parfois chronique locale, ainsi que la fonction de justification morale et sociale de la gestion familiale. Comme en France, ces pratiques évoluent au contact de l’essor de l’individualisme moderne et des écritures autobiographiques, donnant peu à peu plus de place à l’expérience personnelle, à la réflexion intime et au récit de soi, jusqu’à la constitution du journal intime moderne à l’échelle européenne. Le livre de raison, registre domestique mêlant comptes et mémoires familiales, a laissé plusieurs exemplaires conservés dans des archives publiques ou privées françaises, souvent mis en valeur par les historiens pour leur richesse documentaire. Parmi les plus anciens et emblématiques, on trouve des manuscrits provençaux ou méridionaux, typiques de la pratique médiévale et moderne.

Exemples anciens et pionniers

  • Jean Blaise (1313-1337) : Le plus ancien connu, tenu par un médecin du roi Robert et négociant, conservé aux Archives municipales de Marseille ; il inaugure la tradition des notations comptables et familiales.​
  • Julien de Perier, sieur de Clumanc (1583-1586) : Extrait authentifié aux Archives départementales des Basses-Alpes (I E 688), typique des livres provençaux du XVIᵉ siècle.​
  • Jean de Castet (1528-1530) : Registre ariégeois conservé aux Archives départementales de l’Ariège (E 234), mêlant actes notariés et événements locaux.​
  • Joseph Vernet (XVIIIᵉ siècle) : Curiosité majeure d’un peintre d’Avignon, constitué de quatre grands cahiers d’un millier de folios, légué à l’Institut Calvet et visible à la bibliothèque Ceccano ; il illustre la richesse des notations artistiques et familiales.​
  • Jean-Baptiste de Grille (1729-1745) : Livre d’un aristocrate désargenté, conservé au Centre historique des Archives nationales (AB XIX 3300 A), précieux pour l’histoire quotidienne de la noblesse déclinante, avec comptes, réflexions et pièces jointes.​
  • Famille Perrin (1579-1710) : Édition critique publiée, tenu à Rodez ; exemple de transmission sur plusieurs générations dans un milieu bourgeois ruthénois.​
  • Imbert du Barry de Puylaurens : Conservé aux Archives départementales du Tarn (1J 461/2), notable pour sa quête de mémoire familiale sur plusieurs siècles.​
  • Famille Forbin (XVᵉ siècle et après) : Provençaux célèbres, cités par Charles de Ribbe pour leur calligraphie exemplaire et leur témoignage sur la société d’Ancien Régime ; manuscrits conservés à la Bibliothèque nationale de France.​
  • Louis Thévenon : Découvert dans les archives de La Diana à Montbrison, inédit et étudié pour son intérêt local au XVIIᵉ siècle.​
  • Claude Antoine Bellod (1752-1834) : Cultivateur de l’Ain, conservé aux Archives départementales (F 1), prolongeant la pratique jusqu’au XIXe siècle.​

Ces exemples, souvent édités par des sociétés savantes dès le XIXe siècle, proviennent majoritairement des Archives départementales (séries J, E, B) ou nationales, avec plus de 1 200 recensés en 1954, bien que beaucoup restent en mains privées. Ils attestent d’une pratique vivace jusqu’à l’ère napoléonienne, supplantée par l’état civil et les journaux intimes.

 Éditions du XIXe siècle (pionnières)

  • * Mémoires ou Livre de raison d'un bourgeois de Marseille (1674-1726), de Jean-Louis Guey : Édité en 1881 à Montpellier par Jean-François Thénard (Maisonneuve et Cie) ; préface et notes sur la vie marseillaise.
  • * Livre de raison de la famille Dudrot de Capdebosc (1522-1675) : Publié et annoté en 1891 par Philippe Tamizey de Larroque (P. A. Picard, Agen) ; exemple gascon sur plusieurs générations.​
  • * Livre de raison de la famille de Fontainemaire (1740-1774) : Édité en 1889 par Philippe Tamizey de Larroque (Agen) ; focus sur une famille agenaise.​
  • * Le livre de raison des Goyard, bourgeois agriculteurs de Bert (1611-1780) : Publié en 1899 par Roger de Quirielle (L. Grégoire, Moulins) ; remarques sur l'agriculture bourbonnaise.​
  • * Une famille au XVIᵉ siècle (Jeanne du Laurens) : 3ᵉ édition en 1868 par Charles de Ribbe (J. Albanel, Paris) ; disponible sur Gallica.​

Éditions du XXᵉ siècle et récentes

  • Le livre de raison de Jacques-Charles Dutillieu : Publié en 1886 par F. Breghot Du Lut (Impr. de Mougin-Rusand, Lyon) ; prolongé au XXᵉ par des études locales.​
  • Livre de raison de Raymond d'Austry, bourgeois et marchand de Rodez (1576-1624) : Édité en 1991 par la Société des Lettres, Sciences et Arts de l'Aveyron (Rodez) ; 253 pages annotées.​
  • Le livre de raison des seigneurs de Montarville : Publié en 1939 par Montarville Boucher de La Bruère (Les Cahiers des Dix, n°4).​
  • Les livres de raison des Spoelberch : Édités en 1935 par Baron Fernand de Ryckman de Betz.​
  • Papiers de famille. Introduction à l'étude des livres de raison (France, XVᵉ-XIXᵉ siècle) : Ouvrage de synthèse de Sylvie Mouysset (Presses universitaires de Rennes, 2008), recensant et analysant de nombreux exemples publiés.​

Ces éditions, souvent tirées à petit nombre, sont disponibles en bibliothèques ou sur le marché de l'occasion ; le Fichier des livres de raison des Archives nationales liste plus de 1 200 manuscrits, dont beaucoup ont inspiré des publications partielles. Pour une consultation exhaustive, les Archives départementales (séries E, J) et la BnF restent essentielles.

Vers le journal intime

L’histoire du journal intime, telle que la retracent Philippe Lejeune et Catherine Bogaert, s’inscrit dans un déplacement du collectif (livres de métier, journaux de bord, livres de raison, chroniques) vers l’individuel puis l’intime. Dès la Renaissance, l’écriture de soi se développe sous d’autres formes (Montaigne, puis Rousseau) sans prendre encore la forme diariste quotidienne. Au XVIIIᵉ siècle, l’affirmation de l’individu, des droits de la personne et de la vie privée crée le terrain culturel du journal intime, dont la revendication de secret (chez Benjamin Constant par exemple) s’oppose aux fonctions familiales et patrimoniales du livre de raison. Ce n’est pas une substitution brutale : les pratiques se chevauchent longtemps, mais à mesure que l’écrit se personnalise, les fonctions de mémoire familiale glissent vers d’autres supports documentaires (état civil, dossiers notariaux, archives publiques), tandis que l’écriture quotidienne se recentre sur le « moi » et sur l’intimité.

 

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